Pays et les autres

Le petit village: Extrait

Pays redemandait un verre. Il était rivé sur son tabouret, accoudé au comptoir. C'était un gaillard d'une cinquantaine d'année bien passé. Il était grand et costaud. Il portait une vareuse de matelot bleu foncé. Il avait une casquette de marin Breton enfoncée vers l'arrière, couverte de pin's. Elle était visée sur une chevelure poivre et sel broussailleuse. Une barbe hirsute lui dévorait le visage. C'était une figure emblématique du quartier. Il avait eu une vie mouvementée, condamnée à mort sous Auriol, sa peine avait été commuée à la réclusion à perpétuité sous Coty. Il avait fait vingt années de prisons dans les plus grandes centrales de la république. Lui, il n'avait aucun problème de C.V. De retour à la vie civile, il avait trouvé un emploi de chauffeur déménageur. Il conduisait tous les véhicules motorisés, et de toutes tailles, sauf petit bémol, il n'avait jamais passé de permis de conduire. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut être parce qu'il ne savait ni lire ni écrire. Quel avait été son crime ? Il était né au mauvais endroit et au mauvais moment. Il était le fils cadet de commerçants Breton. Ses parents tenaient un hôtel restaurant bar, épicerie, distributeur d'essence, et loueur de véhicules à essence. La seconde guerre débarquait en Bretagne, et les allemands réquisitionnèrent leur petite entreprise familiale sans préavis. Ce furent des temps troubles. À la fin de la guerre, la France à peine libérée, tout le monde se déclarait résistant et maquisard, et ils avaient tous un compte à régler avec untel ou un autre. Une des sœurs de Pays fut accusée, par des rumeurs sournoises et insidieuses, d'avoir eu des relations avec l'ennemi beaucoup plus amicale qu'elles n'auraient dû l'être. Les allemands avaient résidé dans l'hôtel familial, ils avaient bien profité de la vie, alors que la population alentour souffrait. Un jour, on retrouvait dans un fossé, la fille de famille violée, la tête rasée, une rafale de fusil dans le corps. Pays, ne supporta pas ce meurtre, cette indifférence générale, l'inaction de la justice et des gendarmes, et cet opprobre que l'on déversait sur toute sa famille. Alors, il prit le fusil de son père, et décidait de se faire justice. Deux trois morts plus loin, et en manque de cartouche, Pays se rendit aux gendarmes qui le traquaient. D'après lui, les gendarmes l'arrêtèrent parce qu'ils y étaient obligés, mais ils le firent en copain. Tous ces braves gens le connaissaient que trop bien, pour avoir fréquenté le commerce de ses parents pendant la guerre. Pays servait l'essence à la station, faisait le chauffeur à l'occasion, dépannait les voitures de ses concitoyens. Il n'avait que dix neuf ans, mais ayant commencé sa vie professionnel à huit ans, tout le monde ne le connaissait que favorablement. Pays était maintenant en retraite, et il coulait des jours tranquilles, passant dans tous les bars du quartier. Il rendait volontiers service à celui qui le lui demandait. Il faisait des courses principalement. On l'appelait Pays, parce que c'est avec ce sobriquet qu'il interpellait tout le monde, de la femme de ménage au président de la république. Il n'avait aucune mémoire des noms. Il était tellement populaire, que tout le monde lui offrait un coup. S'il n'arrivait pas à se rappeler des patronymes, en revanche, il savait très bien le nombre de verres qu'il avait de retard. À côté de lui, Saïd buvait une bière. Il avait la bonne soixantaine, grand maigre voûté, les cheveux grisonnant bouclés, il était habillé modestement. Il était Algérien. Il était venu en France travailler dans une usine automobile. Il y avait passé toute sa vie professionnel sur une chaîne de montage. Cela avait été peut être toujours la même, il n'avait jamais évolué. Maintenant, il était en retraite. Il avait une femme et des enfants qui étaient restés au Pays. Il leur envoyait chaque mois une bonne partie de ses revenus. D'après ce qu'il m'avait raconté, selon la loi Française, ne faisant pas partie d'un Pays Européen, pour toucher sa retraite, il devait rester sur le territoire national. Il ne pouvait pas non plus faire venir sa famille en France. De toute façon, ici en France, avec ce qu'il touchait, il n'aurait pas pu subvenir à leur besoin. C'était une situation kafkaïenne, insupportable, humainement parlant. Il avait le droit, si je me souviens bien, de passer deux mois par ans en Algérie, pour conserver ses droits. Ici, il habitait le quartier, dans une chambre au septième étage sans ascenseur, sous les combles, huit mètre carrée en tout, avec une lucarne pour donner un peu de lumière. Les chiotes sur le palier et un lavabo avec eau froide pour tous confort, ce n'était pas l'hôtel Meurisse. Il y habitait néanmoins depuis plus de trente ans. Il n'avait aucun ami ici en France, que des copains de comptoir, et encore. Il venait au bar pour voir des gens, s'aérer un peu l'esprit. Il aimait parler, et ne se gênait pas pour assouvir sa passion. Il parlait beaucoup, trop peut être. Mais ce n'est pas tout malheureusement. Quelqu'un qui parle, dans un bar c'est fréquent. Si la conversation vous intéresse, vous pouvez y participer, ou bien juste l'écouter à la limite. Si au contraire, cela vous indiffère, vous vous tournez de l'autre côté, vous vous calez sur une autre fréquence, et écoutez ou pas, une autre personne. Quelqu'un qui parle, si on s'en fout, on le laisse parler dans le vide. Et puis c'est tout. Vous pouvez avoir dans une même pièce une centaine de personnes qui parlent les unes au autres, sans que cela ne dérange. Mais Saïd, non seulement il parlait sans discontinuer, mais en plus il vous posait des questions à n‘en plus finir, et il en attendait des réponses. Au début, ces questions étaient intéressantes, voire intelligentes, du genre: « Le timbre poste, on le met à droite ou à gauche de l‘enveloppe. » ou alors: « Je dois prendre le métro demain, j‘ai un ticket sur moi, mais je ne sais pas s'il est encore valable. » Ces questions basiques de la vie quotidienne flattaient l'intelligence de celui à qui elles étaient posées. De plus, la réponse devait normalement être rapide. On ramène sa science, on épate l'assemblée ébahie et le tour est joué. Cela ne mange pas de pain, mais cela fait toujours plaisir. Ce jour là, Saïd demandait une fois encore si le timbre poste se mettait à droite sur une enveloppe. Il n'avait trouvé qu'Henriette, bonne pomme, pour lui répondre.
-Henriette: « Un timbre poste se met en haut à droite sur une enveloppe, à un centimètre du bord. Tu n'as pas une enveloppe sur toi, je t'aurais montré. Ce n'est pas compliqué. »
-Saïd: « On ne peut pas le mettre à gauche? Si par exemple, on n'a plus de place à droite »
- Henriette: « Tu me demandes, je te réponds. Un timbre poste se

met en haut à droite. Mais tu fais comme tu veux. Tu es libre. »
- Saïd: « Pourquoi ne peut-on pas le mettre à gauche, si à droite il n'y a plus de place. Du moment qu'on a payé le timbre, la place n'a pas d'importance. Du moment qu'il se voit. Non? T‘es pas de mon avis hein?»
- Henriette: « Tu le mets où tu veux, c'est clair ?  Je m‘en fout »
-Saïd: « Alors, pourquoi tu me dis de le mettre à droite, si j'ai pas de place à droite, alors qu‘à gauche, c‘est libre. Je pourrais même le mettre en bas à gauche. Du moment que j'ai payé le timbre et qu'il se voit, non ? »
-Henriette: « Tu le mets où tu veux, ton timbre, moi, j'ai appris à le mettre à droite. J'ai travaillé dans des bureaux, je connais mon métier. »
-Saïd: « Pourquoi me dis-tu de le mettre où je veux, s'il faut le mettre à droite. Je te demande gentiment un renseignement, et tu ne me réponds pas. Pourquoi n'a-t-on pas le droit de le mettre à gauche, du moment qu'on a payé. »
-Henriette: «  Je n'en sais rien moi pourquoi. Et pourquoi en France on roule à droite et pas à gauche, tu le sais toi ? »
-Saïd: «  Tu crois que cela à un rapport ? »
- Henriette: « Un rapport avec quoi ? »
-Saïd: « Ben, avec mon timbre. »
-Henriette: « Je ne comprends pas bien où tu veux en venir, Saïd. »
-Saïd: « Tu crois que c'est parce que l'on met le timbre à droite, qu'on roule à droite en France? On en apprend tous les jours. Dis, puisque le timbre je l‘ai payé: il est à moi: Non ? Alors, si je ne me rappelle plus où il faut le mettre exactement, est-ce que j‘ai le droit de le couper en quatre, et de coller les bouts au quatre coins de l‘enveloppe. Cela ferait plus équilibré, qu‘est-ce que tu en penses.»
Pays se mêlait de la conversation, n'en pouvant plus.
-Pays: « C'est pas un peu fini ton cinéma ? Oh! Dis Pays, tu veux que je te dise où te le carrer ton timbre? En plus, je viendrais te l‘oblitérer gratis. Ça fait une plombe que tu me les brises avec ton timbre: t'as qu'a téléphoner, c‘est plus simple. »
-Saïd: « Hé Pays! Tu connais l'indicatif téléphonique pour l'Algérie? Non! On me l'avait dis une fois, mais j'ai oublié depuis. »
-Pays: « J'ai pas marqué la poste sur le front.  Tu sors dehors, tu vas à droite, tu prends la deuxième à droite et c‘est en haut de la rue.»
-Saïd: « Si je vais à la poste, j'achèterais une enveloppe timbrée directement. De toute façon, je n'ai pas le téléphone en Algérie. »
-Pays: « Henriette, tu veux me rendre un service: reprends le. »
-Saïd: « Pourquoi tu parles à elle comme si j'étais un objet? Tu me prends pour un idiot? »
-Pays: « Pour un idiot, je ne sais pas, mais pour un con, ça c'est sûr. Je vais même te dire plus Pays, s'il y avait les Olympiades de la connerie, tu ne pourrais même pas espérer avoir une médaille. »
-Saïd: « Et pourquoi ça Pays? Tu peux me le dire. »
-Pays: « Ouaih! T'es trop con. »
Maître Henry et rené rentraient du travail. Ils paraissaient harassés. Maître Henry affichait un petit sourire satisfait. Ses yeux pétillaient de

malice, malgré le fait qu'ils soient à moitiés fermés. Il heurtait un tabouret libre, qui traînait sur son passage, il s'y agrippait fermement: il y avait beaucoup de vent dans le Landerneau. Après un ultime effort, il réussissait à y grimper, et à s'asseoir dessus. « Mon bon Marc, servez moi donc une petite collation dont vous avez le secret. Ce soir, je suis en pleine forme. » René restait debout, il était dans le même état que l'autre, mais il avait réussis à se caler au comptoir bien fermement. Il aurait pu faire le vent des globes, debout sur le pont, tellement il avait le pied marin.
-Maître Henry: « Tu veux que je te dises, Marc, les cacahouètes, c'est plus ce que c'étaient. Les gens se préoccupent de leur ligne aujourd'hui. Je crois que je vais arrêter. Je vais retourner à mes premières amours, représentant en vin et spiritueux. On ne fait bien que ce que l'on aime. Moi, le vin, j'en boirais toute la journée et même toute la nuit s‘il le fallait. Question boulot, moi monsieur, je ne compte pas les heures. »
-Pays: « Et Pays, si tu m'avais demandé, je t'aurais donné une bonne adresse. Là c'est sûr, t'en aurais vendu à tire-larigot. »
-Maître Henry: « Tu es gentil Pays, mais c'est trop tard, j'en ai mare des cacahuètes: c‘est salé, c‘est gras, et ça donne soif. »
-Pays: « Dis Pays, ne me fais pas rigoler, t'as pas besoin de cacahuètes pour avoir soif. Non! Si tu m'avais demandé, je t'aurais envoyé au zoo de Vincennes, là, je connais très bien un singe. Il est très bien placé dans son affaire. Il t'aurait introduit dans la place. C'est un spécialiste en beurre de cacahuète. Oh! Bien sûr, il t'aurait payé en monnaie de singe, ou en banane. »
-Johnny, un client accoudé au bar donnait son avis: « Moi, tu vois, je lui aurais conseillé d'aller vendre son produit à Rachid. C'est le paysan qui tourne le sol et pis se tache avec le caca huette, la petite sœur d‘olive.» Johnny était un jeune d'une trentaine d'année, qui étudiait la littérature. En ce moment, il lisait Proust, Marguerite Duras et Alexandre Dumas et ses trois mousquetaires. C'était un autodidacte. Mais pour subsister il était fonctionnaire de son métier. Il travaillait aux A.S.S.D.I.C. en tant qu'allocataire. Enfin! Plus exactement, Il touchait le R.M.I.

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