Embrouilles

Le petit village: Extrait

derrière, confortablement assise en salle, Henriette en faisait de même. Pays calculait les verres de retard que je lui devais. Francesco n'arrêtait pas de faire le va-et-vient. Aujourd'hui c'était dimanche, et l'ambiance était des plus décontractée. Lucio prenait une petite côte, tout seul sur le côté. Les gars du marché se relayaient pour venir au casse croûte. Moi, je travaillais comme d'habitude, même si pour moi, le samedi et le dimanche n'étaient pas des jours comme les autres. J'avais toujours ce désagréable sentiment d'être de permanence, et je percevais cela comme une punition. Vous allez me dire qu'en tant que patron, j'avais le libre choix de travailler ou pas. Et bien non! Moi, j'avais toujours appris que mon métier s'exerçait quand les autres étaient au repos. Et puis, fidéliser une clientèle n'est pas si facile. La concurrence est tellement nombreuse. On peut mettre des mois pour faire venir chez soi quelqu'un qui auparavant allait ailleurs, le convaincre qu'ici c'est meilleur, et puis on peut le perdre en cinq minutes, sans savoir exactement pourquoi. Le commerce est un art très difficile, très ingrat. Et puis, le travail peut devenir rapidement une addiction à celui qui en abuse. Travail! Quel mot magique, quelle divinité extraordinaire. Cela serait pour certaine personne mieux que vivre, ou du moins penser que travailler c'est vivre pleinement sa vie. Avoir une réussite sociale, un statut social, tous les cimetières sont remplis de gens qui se croyaient indispensables dans leur travail, mais qui aujourd'hui sont tombés dans l'oubli de l'inactivité. Moi, je travaillais au minimum quinze heures par jour, arrivé au boulot à six heure trente pour n'en repartir pas avant vingt deux heure, avec une coupure déjeuner d'une demie heure vers les dix heure. Je ne conterais pas le temps du trajet, ni l'heure passée deux fois par semaine à cinq heure du mat à Rungis pour le réapprovisionnement. Non! Cela serait trop. Le dimanche était un jour particulier. Je remarquais la tête renfrognée de celui qui n'avait pas eu sa petite gâterie du matin, celle du mal rasée, et du pas lavée en survêtement, du genre: je suis un sportif qui s‘entretient. De celui qui avait été viré du page, soit par sa marmaille endiablée, ou bien par sa femme qui avait décidé que le ménage ce faisait aux aurores. Je ressentais les mauvaises humeurs de certains, parce qu'à midi, ils devraient manger avec la belle famille, de l'amertume de celui qui savait que le lendemain, il devrait reprendre son petit boulot de merde, dans une ambiance de merde, avec des collègues de merde, et un patron de merde, le tout pour un salaire de merde. Le jeudi, au contraire, véhiculait tous les espoirs du week-end. Ce jour là, les gens étaient de forte bonne humeur: Youpi! Ils avaient l'esprit à consommer davantage. Mais le dimanche, les gens tiraient une de ces tronches, même ceux qui ne travaillaient pas de la semaine étaient contrariés, c‘est vous dire l‘ambiance. Le tripier rentrait dans le zinc, lui non plus n'aimait pas travailler le dimanche, ni les autres jours de la semaine non plus. Ce n'était pas non plus parce qu'il était corse. Non! Cela n'avait rien à voir. Il arrivait tout droit de Bastia ou de ses environs, enfin il avait cet accent qui sentait bon le maquis. Lui, son truc c'était les chevaux. Pas pour les manger, non! Mais pour parier dessus. Il en était un fou furieux. Il connaissait la majorité des chevaux de Saint Cloud et de Longchamp, mais aussi leur origine sur plusieurs générations. Il connaissait les jockeys, les entraîneurs et tous les propriétaires d'hier et d'aujourd'hui. Il venait chez moi pour étudier le turf et aussi pour jouer à la machine à sous. C'est vous dire qu'il passait en semaine, plus de temps chez moi qu'à son étale. Ses abats et ses pièces de viandes, à force de les voir chaque matin et chaque soir quand il ouvrait et fermait sa boutique, il avait fini par s'y attaché, et j'imaginais la tristesse qu'il pouvait éprouver quand par miracle il en vendait un. Le dimanche, au contraire, il avait dû mal à satisfaire sa passion. Les clients ne le lâchaient pas de toute la matinée. Là, profitant d'un creux dans la vague de clients qui passaient devant son stand, il était venu prendre son petit café syndical sur le pouce. Cela faisait cinq jours qu'il ne me parlait que de Silver Flach. Cela faisait une année qu'il suivait ce cheval. Aujourd'hui, selon ses déductions, il ne pouvait que gagner. Moi, je l'écoutais d‘une oreille, je savais que les conseilleurs n‘étaient pas les payeurs. Ce cheval, qu'il gagne ou qu'il perde, je ne pouvais rien y changer, et à la limite: je m‘en foutais. Bébert, debout à ses côtés, l'écoutais attentivement, et il y allait de son avis. Silver Flach n‘avait jamais rien gagné de sa courte carrière, et ce n'étais pas aujourd'hui que cela allait changer. Florian, car tel était le nom du tripier, y allait à son tour de ses argumentaires. Ce cheval attendait pour des raisons de stratégie cette réunion là. Bon, admettons! Florian voyait également deux ou trois autres chevaux qui ne pouvaient que participer activement à l'arrivée. Florian avait une solide réputation de flambeur. Sitôt son stand fermé pour la coupure déjeuner, il filait régulièrement au course par course située à un pâté de maison d'ici. Gus était là lui aussi depuis peu, il en était toujours au café: c‘est vous dire. Pour lui, pour pouvoir gagner au quinté, il fallait faire des combinaisons à huit chevaux, parce que rien qu‘avec les bonus, ça cartonnait un max. Henriette, assise derrière, trouvait que Gus parlait facilement, car une telle combinaison ne coûtait pas moins que cinq cent soixante Francs. Il fallait en avoir déjà les moyens. Bébert reprenait l'idée au bond en suggérant de faire une petite association pour l‘occasion. Gus expliquait que même toucher les bonus, au cas improbable ou ils n'auraient trouvé que les trois premiers, rembourseraient largement la mise. Les bonus étaient multipliés par autant de fois. Pour Pays, jouer aux courses était de l'argent perdu. Il valait mieux convertir la monnaie sonnante et trébuchante en verre de bière, là, on voyait vraiment par où passait son argent: le gosier en l'occurrence. Florian prit la proposition de Bébert au mot. Il allait faire une sélection de huit chevaux, puis, il allait trouver l'ordre, c'était cela le plus difficile à faire, et il reviendrait dans une heure pour soumettre son pronostic. Bébert et Gus acceptait devant tant de conviction, Henriette voulait faire partie elle aussi de cette association. La peur de rater le gros lot était encore plus forte que la crainte de perdre sa mise. Francesco, entre deux tournées avait également accepté de participer à ce jeu. Mais avait il vraiment compris sur quoi il pariait: mystère. Finalement, en à peine dix minutes, notre petite association, et oui! Moi aussi j'en étais, regroupait huit membres. Cinq cent soixante Francs divisé par huit, cela faisait soixante dix Francs par tête de pipe. C'était de l'argent! Nous étions déjà tous moite d'inquiétude. Avions nous fais un bon choix en pariant autant d'argent sur une simple course de chevaux, nous l'espérions de tout notre cœur. Gus était d'autant plus fébrile, qu'il était malade. Il nous racontait ses problèmes de cœur. Il avait la tocante qui déraillait par instant. Le toubib lui avait prescrit des médicaments à prendre quotidiennement, et il lui avait déconseillé les émotions fortes. Son cœur pouvait s'arrêter à n'importe quel moment. Ben voyons! Voilà encore autre chose! Pensais-je honteusement. Il n'allait quand même pas la glisser sur mon tapis, que penserait la maréchaussée cette fois là. Elle allait encore m'accuser de tous les maux, surtout avec ma machine à sous qui scintillait et carillonnait à tout bout de champ juste devant l'entrée. Non! Cela aurait fait désordre un cadavre sur mon carrelage. Je me demandais à présent, si Gus ne serait pas mieux finalement au bistro d'en face. Bébert restait comme à son habitude impassible, de même que Pays. Ben c'est sûr! Eux s'en branlaient que Gus bascule dans l'au delà sur mon tapis, ils n'étaient pas chez eux, ils ne seraient pas inquiétés. Mieux, ils pourraient même raconter la scène à tous ces poivrots des autres bistrots des alentours, tandis que moi, je cultiverais tout mon désarroi en zonzon. Et pis! Comme Gus nous avait habitué à nous raconter ses craques, peut être que la aussi, il n'avait de maladie que dans sa tête. Oui! M'efforçais-je de croire, c'était du vent, du flan à deux balles pour se rendre intéressant. C'est pour cela que n'y Bébert n'y Pays n'avaient pris ses propos au sérieux. Ouf! Je respirais mieux. C'était dimanche, soit! Mais j'avais quand même énormément de travail pour l'apéro. Henriette avait fait son pronostic, Bébert aussi, ainsi que Gus qui n'y connaissait rien, mais qui voulait le faire croire. D'ailleurs, il nous parlait de ces week-ends passés à Deauville dans l'un des plus grands haras de France et de Navarre, là, il côtoyait très souvent la famille Al-Maktoum, une référence question bourrins. Des gens très sympas qui venaient spécialement de Dubaï pour lui demander conseil sur l'achat d'un canasson pur sang. Gus était un des meilleurs spécialistes au monde, selon toujours ses dires. Là, je reprenais confiance. Gus, ce menteur impénitent, avait raconté des craques sur son état de santé. Maintenant, j'en étais persuadé. Florian revenait en vitesse entre deux clients. Il me tendait un ticket de quinté rempli, et la page du turf, puis s‘en retournait bosser en trottinant. Tel un connaisseur averti, je m'empressais de donner mon avis. Tout d'abord, je recherchais les numéros qu'il avait choisi, parmi les pronostiques établis par les spécialistes du turf, la bible en la matière. Rien! Walou, je ne trouvais aucun des chevaux retenus par Florian parmi les préférés de la presse. Pire! Tous ces chevaux qu‘il avait choisi, je les découvrais enfin dans la rubrique des gros outsiders. Des chevaux à ne surtout pas jouer si l'on ne voulait pas perdre son blé, des trois pattes, des boiteux, des estropiés, des chevaux de laboure. Moi, sans rien dire, je trouvais que balancer cinq cent tickets sur des chevaux de manège, n'était pas très raisonnable. Autant jeter l'argent en l'air et espérer qu'il retombe en une pluie d'or à n'en plus finir. Bébert regardait lui aussi le pronostic de Florian, la mine circonspecte. Gus quand à lui, n'y trouvait rien à redire. Ci ce n'était que pour toucher les cinq favoris, et gagner trois sous et une tabatière, cela ne valait pas le coup. Autant gagner le jackpot, tant qu'à prendre des risques, et miser sur les improbables, de plus, si Florian les voyait, il fallait lui faire confiance. Henriette quand à elle, pensait judicieusement qu'il fallait mieux toucher les gagnants, même s'ils étaient favoris, plutôt que la poignée de la porte. Elle était d'accord avec la majorité, dans le jeu de Florian, il n'y avait que les délaissés par l‘ensemble des professionnels de la presse, et jouer contre eux n‘était pas raisonnable. Moi, j'oeuvrais à servir les consommations à droite et à gauche. Le dimanche, j'étais le seul à bosser au bistrot, et cela avait tendance à m‘énerver. Florian revint une heure après, il n'était pas loin de midi. Il me commandait un petit café, et par la même occasion me demandait ce que je pensais de son ticket. Ben! Lui répondis-je tout de go. Tu n'as mis aucun favori, tu ne crois pas qu'il faudrait un peu panacher tout ça. Oui! Me répondit-il du tac au tac. Il me repris le ticket et me promettait de corriger son tir. Bébert était prêt à faire confiance à ce passionné de dada, quitte à ne pas comprendre vraiment sa façon de diagnostiquer. Henriette quand à elle aurait préféré ne jouer que les huit chevaux les plus joués. Gus rêvait déjà d'être millionnaire, il pourrait alors parcourir le monde à bord de son yacht de seize mètres, et dormir chaque soir dans les plus grands palaces du monde. Moi, je rêvais aussi à un monde meilleur. Quand Florian revint, j'avais énormément de clients au bar et en salle. J'allais vers lui et lui pris le ticket qu'il me présentait ainsi que l'argent de sa participation: soixante dix Francs. Il ne pourrait plus revenir de la matinée, il avait malheureusement trop de clients à servir. Ensuite, il filerait directement au corse par course et jouerait le paquet sur son petit protégé: Silver Flach. Je lui souhaitais bonne chance. Je regardais les numéros qu'il avait notés sur son ticket. Là, je respirais. Il avait su mêler les favoris avec ses chevaux préférés. Je le tendais à Bébert, sans rien lui dire sur mon sentiment. Bébert retrouvait le sourire, ce ticket était pas mal ficelé à son goût. Gus trouvait aussi ce pronostique intéressant, là, il était sûr de toucher quelque chose. Henriette approuvait également ce choix, il y avait bien sûr les favoris, mais aussi des grosses côtes qui agrémenteraient les rapports. Francesco, lui s'en foutait royalement, il n'avait jamais joué à cela, et il trouvait même cela stupide de jeter de l'argent par la fenêtre. Lui, mais cela n'engageait que moi, il préférait rincer tous ces types, qui au fond, n'avait rien à faire de lui. Là, ce n'était pas jeter de l'argent par la fenêtre, mais directement dans mon tiroir caisse. La matinée passait vite, il était déjà quatorze heure. Le marché avait fermé, et moi, j'essayais dans faire tout autant. Mais ce n'était pas facile, car le bar ne désemplissait pas. Quand on achète une baguette, par exemple, on dit bonjour madame, une baguette bien cuite, merci, combien je vous dois et au revoir. Alors que dans un tapis, celui qui y est venu pour discuter, il n'a pas envie de s'en aller, surtout le dimanche où il n'a pas à rembaucher. Celui qui à soif, boit son verre en cinq minutes, mais celui qui en est à son dixième, prend le temps de le savourer. Surtout s'il à rencontré des potes: à la tienne! À la mienne! O.K. j'accepte, mais la suivante, c'est pour moi. Quand le mec commence à être pion, il n'a plus la notion du temps. Il se sent bien, très bien, sûr de lui. Tout le stress de la semaine s'annihile, il rigole bêtement pour un oui ou pour un non. Il en a oublié tous ses soucis, et la soupe à la limace qu'il va être obligé de se taper une fois qu'il sera rentré chez lui. Moi! Devoir me coltiner toute une armée de types éméchés en pleine après midi, me gavait. Le soir ou la nuit, à la limite pourquoi pas mais en plein jour: ça non! J'avais des principes quand même. Il y a une heure pour tout. Et puis, les mecs poivres, non plus la notion de l'argent, quand on leur présente la noce, ils tiquent. Quoi! J'ai bu tout ça, moi! Mais si c'était le cas, je serais rond comme une queue de pelle. Oui! T'es bourré, je dirais même beurré comme un petit lu, et là, tu m'emmerdes, tu payes ce que tu me dois, et tu te casses retrouver la tienne. Les gens, quand on leur parle gentiment, ils comprennent. Finalement, vers les seize heures trente, je me retrouvais enfin seul. J'avais fais le ménage à fond pour le lendemain, comme cela, j'étais tranquille. J'allais tirer le rideau de fer, quand s'aperçu Florian dans la rue. Il revenait des courses par course. Je lui fis un signe de la main, il me vit, et il se dirigea vers moi. Arrivé à ma hauteur, je lui demandais d'une voix encourageante: « Alors! Silver Flach a gagné? » « Oui! Évidemment, » me répondait-il d'une voix lasse. «  Et il a gagné à quatre vingt dix huit contre un. Tu vois, je te l'avais bien dis. Ce cheval ne pouvait pas perdre, je le savais. » « Alors, » lui fais-je. « Tu es content, tu as gagné, alors, ne tire pas cette tête là, On croirait que tu viens d'enterrer toute ta famille. Et nous? On touche quelque chose aussi.» « Oh! Volere la botte piena e la moglie ubriaca » me lançait-il désespérément. Silver Flach, je le voyais gagnant comme je te vois devant moi. Et puis, j'ai vu sa côte montée, montée. Je me suis dis que cela n'était pas normal. Je n'étais quand même pas le seul à avoir repéré ce gagnant. Pourquoi que personne ne pariait dessus. Puis, à quelques minutes de la fin des prises de paris, j'ai vu la côte de Petlapin dégringoler. Ce cheval fait partie d'une écurie qui a déjà eu des démêlés avec la justice. Je me suis dis, si la côte chute de cette façon à quelques minutes de la clôture des paris, c'est qu'il y a embrouille sous roche. Tu sais, j'ai le nez pour ce genre d'arnaque. Le canasson a été préparé pour la course, mais personne ne le sait, alors, il est délaissé des parieurs, et à quelques minutes de la fin des paris, des complices balancent dessus des sommes folles. Ce cheval qui partait au départ à cent trente contre un, se retrouvait à quinze contre un, à deux minutes avant le départ. Moi! J'avais deux mille balles à flamber: j'ai flippé, et si Silver Flach flanchait à cent mettre de l'arrivée, parce que Petlapin quand il part, personne ne peut le rattraper. Alors, j'ai tout mis sur Petlapin. Mes deux mille balles. Tu sais, les courses hippique et tout l‘argent que cela génère, cela attire les mafieux.» « Et alors? » Lui demandais-je! « Il a gagné oui ou merde. » « Oui! » déchantait-il. « Silver Flach a gagné avec cinq longueur d'avance, alors que Petlapin n'est même pas sorti des boites. Tu vois la guigne, quand on la porte, on ne la quitte plus. »
Moi! Honnêtement, j'étais content, parce que Silver Flach, nous l'avions mis en tête de notre jeu. Je continuais de l'interroger sur les quatre chevaux suivants. « Et ensuite? Qui a fini deuxième, troisième et quatrième? Nous touchons quelque chose? Dis? Parle! » « Quand on a la guigne je te dis, c'est pour la vie. Je suis dégoûté. » Se lamentait Florian tout dépité. « Tu te rappelles du premier ticket que je t'ai montré. Tu trouvais que j'avais favorisé tous les outsiders. Tu avais raison: balancer presque six cent tickets sur des grosses côtes, c'était risqué. La preuve, c'est que j'ai tout changé. Tu t'en souviens, dis! Eh bien! Si nous avions joué ces numéros là, nous serions à l'heure actuelle millionnaire. La preuve, c'est qu'il n'y a eu aucun gagnant. Tu les as marqué quelques parts ces premiers numéros? Si tu les retrouves, vérifie dans le canard de demain. Moi! Je vais directement me pieuter sans manger. Je suis écoeuré pour la vie. » Florian repartait la tête baissée en me tournant le dos. Moi, je rentrais dans le bar, et je retrouvais sur une feuille de papier les premiers numéros que Florian nous avait proposé de jouer. En effet, si l'arrivée qu'il m'avait donné était la bonne, nous avions le quinté dans l'ordre, si, petit détail indispensable, nous l'avions joué: évidemment. Le lendemain, c'était lundi. Le marché était fermé. Je reçu la visite de Bébert, de Gus, d'Henriette, tous, avaient noté les premiers numéros proposés par Florian, et tous étaient conscient d'avoir perdu une petite fortune dont nous ne saurions jamais le montant, vu qu'il n'y avait pas eu de gagnant, à part le P.M.U. bien évidemment. Henriette accusait Gus de ne pas avoir insisté pour jouer ce fameux ticket, Gus portait toute la responsabilité sur tartempion pour un autre motif et ainsi de suite. Seul Bébert restait zen et philosophe: il y aurait d'autres jours, et d'autres espoirs. Francesco n'en avait jamais douté, le tiercé était un jeu de con fait pour les cons, et il remettait une tournée pour arroser ça. Pays, quand à lui pouvait se vanter de n'avoir rien perdu, bien au contraire, il avait déjà deux verres à boire de retard. Moi, je n'étais pas très fier non plus. Si je n'avais pas fais cette simple remarque sur son choix, Florian n'aurais probablement rien changé, et nous aurions gagné. Enfin avec des si, Paris serait mis en bouteille à ce que l‘on dit.
L'hiver frappait à la porte, et chaque fois qu'une personne entrait dans l'établissement, le froid s'y immisçait à son tour. Un courant d'air glacée venait mordiller toutes les extrémités du corps laissées découvertes. Seul dans le fond de la salle, la douceur résistait encore. Près de la cuisine, il faisait bon vivre. La chaleur du piano irradiait tout autour de lui, véhiculant avec elle, de délicieuses senteurs. Enfin, avec la foule, la température remonterait de plusieurs degrés. Rien de valait la chaleur corporelle pour chauffer une salle. Mes radiateurs faisaient tout ce qu'ils pouvaient, mais dés que l'on ouvrait cette porte d'entrée, la chaleur s'enfuyait. Heureusement, cela ne durait pas plus d'un mois. Les clients du midi s'en accommodaient assez bien, ils commençaient leur repas avec leur manteau sur le dos, mais très rapidement, ils l'ôteraient. Yousouf était venu se réchauffer auprès d'un verre de bière. Il attendait que son dispatcheur lui trouve une course à faire. Hors, cela n'était pas gagné d'avance, car il s'était engueulé avec lui trois jours auparavant, et que ce distributeur de tâche était du genre rancunier. Alors, Yousouf passait le temps en jouant aux cartes: en l'occurrence, à la belote de comptoir. Maître Henri jouait également, ainsi que Bébert et Momo. Le beau Jacques se trouvait à l'autre bout du bar, il discutait affaire avec un de ses lieutenants. Lucio et Ricci prenaient l'apéro, ils parlaient boulot. Joël et Claude préparaient la liste des commissions en savourant une blonde servie sans mousse. Pays, accoudé au zinc, bien calé près de la porte, attendait le retour de Francesco. Dans la salle, Henriette remplissait des formulaires A.S.S.E.D.I.C. à une table voisine, un acteur très connu de la petite lucarne dégustait un verre de Sancerre en se délectant du spectacle qui se jouait devant lui. Yousouf était mauvais perdant, et il le faisait vivement remarqué, Bébert et Momo le chambraient d'autant plus, alors que Maître Henri, impérial, finissait son verre d'un coup sec, avant de me le tendre impatiemment. Saïd entrait dans l'estaminet, et il se dirigeait d'un pas pressé se réchauffer près d'un radiateur. La lourde porte, à demi ouverte, refusait maintenant de se refermer. Elle bayait aux corneilles comme une idiote indisciplinée. Ah! Cette porte, qu‘est-ce qu'elle pouvait bien m‘énerver. En été, en pleine canicule, on avait du mal à la maintenir ouverte, alors qu'en hiver, il fallait en permanence la pousser pour la faire bouger. Bébert lançait à l'importun qui venait de rentrer de fermer sa porte. Il râlait, il se prenait un air glacé dans le dos. Saïd, indifférent, se frottait les mains pour se les réchauffer. « Ta porte! Tu la ferme ou quoi?» Reprenait Yousouf empêtré dans ses cartes. « Saïd, tu la ferme ta porte ou quoi! On se les gèle ici. » Continuait Bébert d‘un ton excédé. Saïd tournait enfin la tête vers ces joueurs de cartes d‘une impolitesse outrancière. « Quoi! Mais ce n'est pas ma porte. C'est celle du patron. Demande lui donc. Moi! Je ne veux pas de cette porte. J'en ai déjà une chez moi. Et la mienne, elle ferme! » Momo s'énervait à son tour: « Tu la fermes ta putain porte ou quoi? Je me les caille.» « Mais ce n'est pas ma porte, je vous assure. C‘est celle du patron. Demandez-y donc. Ce n‘est pas de ma faute si la porte du patron ne ferme pas. Je ne vais quand même pas la réparer à sa place. J‘en ai déjà une qui ferme très bien chez moi. D‘ailleurs, je ne sortirais pas si je ne l‘avais pas bien fermée» s'emportait Saïd. Henriette se levait d'un coup sec, et allait fermer la porte de la discorde. « Voilà! » Dit-elle « Ce n'était pas si compliqué que cela, et ainsi on gagne du temps. Tout le monde est content maintenant? Il n'y a plus de problème? Je peux continuer ce que j'avais à faire dans le calme, ou pas! » Henriette retournait s'asseoir sur ces paroles. Elle avait l‘air énervé, elle avançait la tête rentrée dans les épaules, ces petits poings fermés. Le calme revint aussitôt après, mais personne ne songea à remercier Henriette pour s‘être si gentiment déplacé. Siméone prenait une bière spéciale au comptoir. Elle consultait un plan de métro assidûment. Elle faisait toujours cela quand elle avait rendez-vous à l'hôpital. Siméone venait pratiquement tous les jours chez moi, c'était une habituée des lieux: une gentille fille. Elle avait la trentaine, peut être moins. Elle avait les cheveux frisés couleur automne, qu'elle portait négligemment. C'était une tignasse indomptable, qu'elle retenait parfois avec un élastique. Elle était chétive, avec une peau couperosée. Elle portait des besicles orangées en forme de roues de vélo. Elle était serviable. Elle aurait peut être tout eu dans la vie pour être heureuse, et vivre normalement, si elle n'était pas porteuse du sida. Elle traînait cette maladie depuis déjà quelques années, c'était un poids énorme à porter. Les médicaments qu'elle devait prendre quotidiennement lui causaient des tas de troubles secondaires. Elle ne savait pas comment elle avait attrapé cette cochonnerie, peut-être à la suite d'une relation sexuelle, ou, plus probablement, à la suite d'une injection de drogue. Elle était jeune, mais elle avait déjà croqué la vie avec excès Elle aurait aussi bien couché avec un homme qu'avec une femme, selon les confidences qu'elle m'avait confié. Bien que, selon ses dires, elle préférait quand même les hommes. Aujourd'hui, c'était l'abstinence sexuelle la plus totale. Je ne sais pas si c'était à cause de la peur de transmettre la maladie, ou bien, si elle n'en avait plus envie. Des fois, avec le stress et l'angoisse, on perd sa libido. Je ne lui posais pas la question, et elle ne m'en parla pas. Ces parents étaient des petits bourgeois soixante-huitard, anciens hippies de Woodstock, reconvertis dans le monde plus terre à terre de la finance. C'est peut être à cause de la vie facile de sa prime jeunesse, qu'elle devint ce qu'elle est aujourd'hui. La drogue, elle tombait dedans parce que tous ses copains en prenaient. C'était une forme de reconnaissance sociale. Ils avaient tous les moyens de se payer leurs doses quotidiennes. L'héro et la coke remplissaient les bonbonnières des soirées branchées de cette jeunesse qui se cherchait. Aujourd'hui, malheureusement, la drogue s'est beaucoup banalisée. À croire qu'elle n'est plus vendue, mais donnée. Siméone buvait également plus que de raison, mais paradoxalement, tout cela ne se voyait pas dans son comportement. Tout ce que je sais d‘elle, c'est elle qui me le confia, car personnellement, je ne m'en serais jamais rendu compte. Gorgâni entrait dans le bar, il cherchait ses deux compères. Il avait déniché du travail à faire. Un ami à lui avait racheté tout le septième étage d'un immeuble du dix-septième. Il y avait quatre chambres de bonne, de dimensions correctes. Il devait tout cassé, et faire huit studios à la place. Une fois bien agencées, le proprio pourrait les louer un bon prix. Siméone me demandait un dernier verre et l'adition. À chaque fois qu'elle partait à l'hôpital, elle angoissait à l'idée qu‘elle pouvait n'en ressortir que les pieds devants. Bébert rageait, il venait de perdre une tournée aux cartes. Yousouf recommandait aussitôt une nouvelle bière. Maître Henri, stoïque, se caressait le ventre, et vidait promptement son verre avant de me le tendre avec insistance. Je le lui...à suivre

Si cette histoire vous plais et que vous aimeriez l'avoir dans son intégralité, demandez-la moi

Accueil

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×