Quelques histoires encore

 

 


La cité protectrice   
 

    Je travaillais en ce temps là, en plein cœur de Paris,  dans un quartier appelé le Village des Ternes. C’était un véritable petit village dans la capitale, avec son église, ses écoles, sa crèche, sa maison de retraite, son dispensaire, ses petits commerces:  cinq boucheries, trois charcuteries, des volaillers, des tripiers, des fromagers, des fruits et légumes, boulangers, pâtissiers, confiseurs etc.… les habitants étaient de toutes conditions sociales, même si ce quartier est réputé pour être le plus cher de la capitale. Les boutiques se situaient tout naturellement au rez-de-chaussée, de même que les concierges. Les notables, bourgeois, bobos, occupaient le premier, souvent agrémenter d’un large balcon, et puis, suivant la condition sociale, on  montait d’étage en étage. Les plus démunis occupaient le sixième, ou bien le septième, sans ascenseur ni commodités. C’était une époque avant l’envolée du prix des loyers, maintenant, il faut débourser une fortune pour avoir le droit de loger dans un six mètres carrés sous les combles. bien entendu, en ce temps là, dans son quartier, tout le monde se connaissaient. S’y faire accepter demandait du temps et de la patience, mais une fois admis, cela demeurait pour toujours. Quand on vit dans une mégalopole cosmopolite,  la plus visitée du monde, retrouver un visage familier est toujours réconfortant et reposant. Dans les petites ou moyennes villes de province, où tout le monde se connais, on peut se permettre le luxe de choisir celui ou celle qui bénéficiera de votre bonjour ou de votre salut, et excommunier tous ceux que vous jugez indigne de vous.
    Je possédais un bar restaurant, et chez moi défilais tout le quartier, enfin une partie, car le quartier était grand, et les bars omniprésents. C’était un de ces endroits de convivialité véritable, rares, comme autrefois on savait les créer. Le mot restaurant vient du verbe se restaurer, se retaper une petite santé. Chez moi, c’était comme un point d’eau en pleine savane, où tout un chacun venait y retrouver un moment de repos : Ouvriers, employés, magistrat, maire, bignoles, comédiens, filles de petite vertu, marlous, voyous, médecins, barons, syndicalistes, retraités, secrétaires, louchebems, etc.…
    La Fleur était une personne âgée, il marchait avec une canne qu’il avait dû mal à maîtriser, ce qui lui donnait une démarche de crabe, et pour s’arrêter, il devait s’y préparer quelques temps à l’avance. Il possédait un appareil acoustique qui sifflait en permanence, et qui vous déréglait toute l’informatique quand il passait à proximité. Il avait passé toute sa vie professionnelle comme fleuriste, en face, sur le marché,  d‘où son surnom. Maintenant il vivait chichement, s’il eut jamais connu l’opulence, cela remontait à fort loin. Tous les jours il faisait son tour de quartier, tenant de sa main libre son cabas et la liste que lui avait confectionné sa moitié, handicapée. Il passait également régulièrement chez nous, pour ainsi dire au quotidien. Non pas seulement pour le petit coup de jaja que je lui offrais de bon coeur, mais essentiellement pour recueillir de ma mère des tuyaux pour les courses hippiques. Un matin, je ne sais plus pourquoi, je me dis que cela faisait longtemps que je ne l’avais point vu. Depuis Combien de jours exactement, je ne pouvais répondre. Quand on travaille tous les jours, dés potron-minet jusqu’au milieu de la nuit, on perd facilement le sens du temps. Je m’affairais à mon travail tout en m’interrogeant. Quand l’avais-je vu pour la dernière fois ? Maintenant que le tiercé est au quotidien, ce n’était pas facile à définir. Probablement le dernier jeudi passé. Pourquoi donc ce jour m’interpellait-il à ce point? Oui, voilà, c’était le jour de la livraison d’alcool. La Fleur avait failli passer à travers la trappe ouverte de la cave. Il n’avait dû son salut qu’au loucherbem présent au comptoir, qui l’avait rattrapé par le colback. Dans la précipitation, le boucher en avait lâché son verre de bière, qui était parti, suivant les lois universelles de la gravitation, à la rencontre du crâne dégarni du livreur, qui oeuvrait en sous sol. Devant cette scène qui revenait à mon esprit, je ne pus retenir un petit rire nerveux de fuser dans le tumulte de la salle bondée, et enfumée. Je revoyais la tête catastrophée du représentant des spiritueux, qui attendait au comptoir, obnubilé devant l’écran de son ordinateur portable, sur lequel il consultait tous les comptes de ses clients, et les factures à encaisser, indiquer que tout avait été effacé. C’était l’un des tous premiers ordinateurs portables. Je me méfiait un peu de leur fiabilité, il faut l’avouer. Ah ! où était le temps des carnets à souches. La Fleur reprenait des forces devant son ballon de jaja, tandis que son appareil auditif sifflait à en faire fuir tous les chiens errants à la ronde, alors qu’en dessous, le livreur rouspétait, et remerciait son collègue de toute la compassion qu’il manifestait à son égard. Le représentant était fort ennuyé, et il s’excusait auprès de moi, car il ne pourrait pas ce jour là me présenter de facture à payer. Je répondis que cela n’était pas bien grave, on verrais cela la prochaine fois, peut être…
La Fleur, l’avais-je revu depuis ? Non. Le mareyeur venait d’entrer, il serrait les pinces en s‘approchant du zinc, un casse-dalle fermement maintenu dans sa pogne calleuse, un encas capable de satisfaire tout un autocar de rugbymans affamés:
 - Eh…! Petit beurre, tu as des nouvelles de la Fleur ?
-Oui…je crois…enfin non. Cela fait une semaine peut-être…je ne sais plus. Demande donc à la Crème, lui doit savoir. En attendant d’acheter le fond de commerce, sert moi donc un petit remontant, histoire de faire descendre tout cela.
Une autre figure du quartier venait de faire son apparition dans l’encadrement de la porte. C’était un grand costaud, chevelu, barbu, avec une casquette de marin breton recouverte de pin’s. Il portait bien la soixantaine. Ancien condamné à mort sous Blum, amnistié par Coty, chauffeur déménageur sans permis, il en avait vu bien d’autres, mais sa première qualité: était sa gentillesse et sa serviabilité. Il s’adressait à tout le monde en les appelant pays, du président de la république à la fille de joie. D’où son sobriquet. Je lui servais comme à l’accoutumer une mousse blonde d’office.
-Dis Pays, tu as vu la fleur ces jours ci ?
-Qui ? Pays…! Mon chauffeur…bouche de vieille ?
-Oui, papy la Fleur
-Je ne crois pas, attends Pays, je vais regarder dans sa rue si je vois son sapin. Il le gare toujours devant chez lui.
La Crème venait de rentrer à son tour dans l’estaminet. C’était le fromager du marché. Il était revêtu de sa blousse blanche qui exaltait de toutes les effluves honteuses, que la terre ait jamais eu à engendrer. Turfiste passionné, il entretenait avec l’ancien de très passionnantes conversations.
-Un petit fond de culotte, comme d‘habitude? Dis, tu as vu papy ces jours ci ? Moi çà fait un bail.
-Non ! Il a dû probablement aller avec sa femme dans son petit cabanon de pêche au bord de la marne. Il y va souvent passer quelques jours en fin de mois. Là bas, ils vivent du potager et de la pêche, en attendant de toucher leurs retraites, et de pouvoir revenir ici. Tu sais, ils sont obligés de vivre chichement et de faire attention, même s’ils ont trimé toute leur vie. Dans le temps, les commerçants cotisaient comme ils le pouvaient. De toute façon, aujourd’hui, avec l’inflation des prix, je ne sais même pas comment je ferais une fois en retraite, même avec une complémentaire. J’ai une idée, je viendrais chez toi faire la plonge, tu me prendras, dis ? T’es mon copain, non !. Allons,  ne nous laissons pas aller à la déprime, et resserre moi donc un autre petit remontant dont tu as le secret.
Le beau Jacques, dit belle gueule dans le jargon du milieu, figure charismatique et altruiste à ses heures, s’immisça dans la conversation:
-Papy ! Oui cela fait perpette que je ne l’ai point mirer…Il n’est pas tanker au moins ? S’il a besoin de quoi que ce soit, te bile pas: j’suis là.
 Le beau Jacques était un type aussi épais que large d’épaules, une vrai force de la nature, et en plus il savait très bien se battre. Il portait toujours une liquette en soie d’au moins cinq cent tickets, peinte à la main, largement entrouverte sur un collier mastoc en jonc massif qui tombait sur son poitrail velu. Il avait toujours le talbin facile au fond des vagues. Ce n‘était pas le dernier à offrir son coup, et à dépanner celui qui se trouvait dans la dèche. C’était le robin des bois du dix septième. Je l‘avais quelques fois vu glisser un billet ou deux délicatement dans le cabas de la Fleur, en lui faisant signe, un majeur posé sur la bouche, de ne pas s’en faire. Il le rembourserait quand la roue de la fortune lui sourirait. À côté de Jacques, en retrait, un de ses lieutenants qui sortait tout juste de centrale: encore un nouveau diplômé! il m’apostropha sèchement:
-Eh Thénardier ! R’habille donc les Cosettes avant qu’elles ne s’enrhument, et balance moi un paquet de sèches.
 Au bout du zinc, l’adjoint au maire discutait avec un cinéaste qui avait ses bureaux dans la rue. Ils étaient politiquement diamétralement opposés, mais ils aimaient se brocarder et n’hésitaient jamais à croiser le fer de la polémique sur le ton de la plaisanterie. L’un se disait de gauche et vivait comme un pacha égocentrique et misanthrope. Il était toujours habillé de façon extravagante. Des tenues taillées sur mesure dans les plus belles étoffes. L’autre s’affichait de droite bourgeoise, mais était attifé comme un maquignon du dix neuvième siècle. Il avait toujours le même costume aux profondes poches bâillantes,  remplies d’un tas de bric-à-brac invraisemblables. L’un entra dans notre discussion sans y avoir été invité.
- Le vieux monsieur ? Je l’avais aidé pour remplir ses papiers de pension, et l’avais orienté vers une assistance sociale, comment va-t-il ?
-Le petit pépé au walkman qui cavale sans cesse derrière sa canne ? Enchaîna le second qui ne voulait pas être en reste
-Quelque un connaît son adresse ? Interroge une rombière de service en touillant sa tasse de thé le petit doigt levé. Un couple de retraité écoutait discrètement en retrait. Ils avaient l’air catastrophés. Un bignole sortit précipitamment puis revint quelques instant après en scandant, d’un air tout retourné à la cantonade :
-J’ai été voir ma confrère du 22, qui le connaît bien, nous sommes montés jusqu’à chez lui…au sixième,c’est raide… nous avons sonné à sa porte…personne. Seul une odeur nauséabonde émanait de derrière la porte…elle a téléphoné aux pompiers. Ils ne devraient plus tarder maintenant (Il haletait péniblement). L’assemblé, le regard grave, attendait la suite. C’est affreux, continuait-il, quarante cinq ans que je les connaissais. Une jeune marocaine qui connaissait aussi la Fleur intervint brutalement:
- Faut pas parler des gens comme ça, pourquoi tu dis qu’ils sont morts…tu les as vu ? Tu apportes le mauvais oeil. Faut pas parler des gens comme cela, c’est pas bien » Le temps parut interminable. Pourtant la pendule n’avait avancé que de cinq minutes, quand une sirène résonna de funestes augures. L’attente se prolongeait encore interminablement. Les pompiers dressèrent leur grande échelle jusqu’à l’appartement du couple des anciens fleuristes, et passèrent par la fenêtre, puisque personne ne leur avait ouvert la porte. Quelques instants plus tard, des civières repassaient sous le porche de l’immeuble, mais cette fois-ci: chargées. Les deux corps des retraités furent emmenés à la morgue, une foule de résidents s’était rassemblée en bas de l’immeuble interdit par un cordon de képis. Depuis combien de jours étaient-ils décédés ? Avaient-ils souffert ? Avaient-ils tenté d’appeler de l’aide ? De quoi exactement étaient-ils morts? Assassinés ? Non puisque la police était repartie aussitôt après. Pourquoi personne ne s’en était aperçu plus tôt?  Avaient-ils de la famille, des enfants ? Mourir comme cela, sans que personne n’ait pu au moins essayer de leur venir en aide, en plein cœur de Paris: Incroyable …! Ce n’était pas si rare que cela, d’après toutes les histoires que l’on se remémora ce jour là. C’est souvent dans les villes à forte concentration d’habitants, que la solitude est la plus omniprésente. On se décharge souvent de ses propres responsabilités sur ses voisins, étant persuadé d’être investi d’une mission divine à devoir accomplir avant tout autre chose. L’histoire de ce couple anima les conversations quelques jours. Qui était mort le premier, et pourquoi, puisqu’ils possédaient le téléphone, le survivant n’avait-il pas demandé de l’aide. S’était-il laissé mourir?
    Une semaine après, plus personne ne reparla de cette affaire, et je ne suis même pas sûr aujourd’hui, que quelqu’un se souvienne de ce couple de retraités du Village des Ternes.  La ville grouillante a recouvert la place laissée vide, et la vie à continué son cours.



                Jean Claude Pothier
                 quelque part par là
                Carhaix-Plouguer

 

 


Échange de bon procédés
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7/12/2006
Le petit lutin
6: place des petits bras
Toulon
     Mon grand,
C’est ton vieux pote Fanfan qui t’écrit cette bafouille. Tu te remets de ma pomme, depuis le temps. J’ai préféré prendre la plume, car avec les cellulaires, il arrive parfois que l’on ait de la friture sur la ligne, tu piges? et moi, les acras poulet, c’est pas mon truc. Voilà, si tu as envie de connaître l’extrême, le top de chez top, rejoins nous donc le 21 dans mon palace. J’ai organisé avec de vieux poteaux à nous, une expédition au Népal. Le mont Cho Oyu, tu connais : c’est balèze. Je sais que la varappe c’est ton truc, ta petite folie, alors là, tu vas aimer, je te le promets. Te bile pas pour tout le matos, on trouvera tout ce qu’il faut ici . Ton pote, le gros Gégé, à tapissé  le plan aux petits oignons. Un de ces parcours comac, comme tu les affectionnes…  


17/12/2006
36 Quai des Orfèvres
75 Paris
 Commissaire divisionnaire Larousse
À l’intention du commissaire divisionnaire Chapon du commissariat central de Toulon.

     Cher confrère toulonnais
    Nous avons intercepté un courrier intéressant. L’auteur de cette missive est l’une de nos belles gueules. Une très vieille connaissance à nous, que l‘on aimerait bien épingler pour l’inviter à partager l‘hospitalité de l‘administration pénitentiaire, pour les vingt prochaines années. L’indic qui nous a balancé l’info est béton. Le contenu de la lettre est anodin, en apparence du moins. Mais ce n’est pas dans les habitudes de ce genre de clients de travailler à l’ancienne, bien au contraire. J’entends par là écrire une bafouille. Avec toute la technologie dont-ils disposent, ils m’ont habitué à des procédés beaucoup plus sophistiqués. D’ailleurs, nous avons bien souvent un métro de retard sur eux, question high tech. Surtout, ce n’est pas dans la nature de ces loustics là, d’organiser entre eux des vacances de neige. À chaque fois qu’ils se retrouvent, c’est pour faire un mauvais coup, et vu leur palmarès, ce n’est pas pour piquer le tiroir caisse d’une épicerie. Notre bon indic, Rossignol le bien nommé, nous a balancé un coup qui se préparerait dans la capitale: un braquage de tirelire à roulette. Hors, justement, la lettre était adressé à une planque que l’on avait fixé depuis peu. Le locataire des lieux fricote avec un convoyeur de fond que l’on surveille également. Les coïncidences sont trop évidentes, ils préparent un mauvais coup. Plusieurs sources font état de déplacements suspects de certains énergumènes susceptibles de monter pareille affaire vers votre ville. D’après toujours mes sources, ils finiraient de tout régler chez vous, dans un bouge, avant de remonter sur la capitale pour opérer, et filer aussitôt après aux quatre coins de l‘hexagone. Nous avons vérifié les billets qu’ils ont pris sur un vol Paris Ouroumtsi. Ils ont effectivement les passeports en règle, et les visas adéquates. Mais c’est du pipeau pour nous balader. Ils nous prennent vraiment pour des blaireaux. J’interviens auprès de vous pour vous demander un petit service. Le ministre, avec lequel je me suis entretenu pas plus tard qu’hier, vous serait très reconnaissant de ne pas déranger ces lascars dans leurs préparatifs. Pour l’instant, nous n’avons rien de bien grave contre ces énergumènes, à part pour un ou deux d’entre eux qui sont toujours interdits de grandes agglomération. Enfreindre la trique ne les condamnerait qu’à quelques mois de zonzon. Nous sommes loin du compte de ce qu’ils méritent réellement, je ne voudrais pas les léser de leur dû. Depuis le temps qu’ils mobilisent une bonne partie de mon effectif, il nous serait agréable de pouvoir fourguer nos gros bébés à d’autres. Rassurez-vous, chez vous, ils se tiendront à carreau. Je suis même persuadé qu’ils traverseront dans les clous. Nous vous demandons juste de les avoir au coin de l’œil. Une petite surveillance pour nous renseigner sur le déroulé de leur préparatif me suffirait, et satisferait le ministre. Nous prévenir dés que nos clients lèveront le camp nous aiderait énormément. Pour une fois que nos services peuvent œuvrer ensemble, profitons en, et nous en partagerons tout le prestige. Il serait préjudiciable pour nous tous, qu’un excès de zèle nous prive de notre cadeau de noël. Ici, on a déjà mis la table et le couvert, il ne manque plus que les invités.

20/12/2006
Commissariat central de Toulon
 Confrère parisien,
    Nous allons coopérer avec vos services, et de bon cœur, pour faire taire toutes ces histoires de guerre des polices, à charge de revanche.
    Tout votre petit monde est bien arrivé à destination:Au petit Lutin. Ils se sont bien installés. C’est un hôtel borgne dans la vieille ville. Je ne vous cacherais pas que depuis le temps que je souhaite fermer ce bouge, l’occasion est trop belle. Voyez, pour une fois, nos intérêts convergent dans une opération où nous ne nous concurrencerons pas. Nos clients, vous aviez raison, c’est du lourd. Il y a François Liegbig dit Quinquin de Lilles, puis aussi Marc Paoli dit Le grand, de porto Vecchio, Gérard Frémont dit le gros Gégé, Alain Montecourt dit Le bel Alain. Seul manque à l’appel de cette dream team, William Sheldar dit le rouquin ou bill. Celui-là est en cavale depuis bientôt trois ans. Sinon, la bande serait au grand complet. Le gérant de ce trou à rat est bien connu de nos service. On le surnomme Fanfan le mat. Il se dit rangé des voitures depuis longtemps. Si on additionnait le temps qu’ils ont déjà passé derrière les barreaux, on arriverait presque à cent piges. Vos clients ont l’air ravi de se retrouver, ils passent des heures à l’apéros, jouent aux cartes, dînent au champagne dans les plus grands restaurants toulonnais et de ses environs. Ils visitent de vieilles relations à eux, que nous connaissons aussi malheureusement défavorablement, même si aujourd’hui, pour la plupart, ils se disent rangés. J’espère qu’ils ne vont pas réveiller de vieilles vocations. En tout cas, pour nos clients, tout baigne, j’ai donné des instructions pour faciliter leurs déplacements. Ce serait dommage qu’ils se fassent arrêter à un carrefour pour un excès de vitesse ou pour avoir brûlé un feu rouge, ou pour alcoolémie positive. Dîtes-moi, vos clients qui selon vous traverseraient dans les clous, ne respectent aucune loi. Ils font une moyenne de dix  infractions de l’heure. Enfin, je ronge mon frein, comme mes gars leur carnet à souche. Je laisse prendre à vos clients du bon temps, avant de leur présenter l’addition totale par votre entremise.


21/12/2006
Commissariat central de Toulon
Confrère parisien
     Tout votre petit monde a fait ses achats de Noël dans les plus grands magasins de sport de la ville. Ils ont acheté des tenues d’alpiniste, des cordes, des harnais, des chaussures de varappe, du talc, des GPS dernier cri, et tout un attirail informatique. Vous aviez raison cher collègue sur un point: Ils vous prennent bien pour une quiche. Rira bien qui rira le dernier. Quand vous les arrêterez, transmettez leur le bonjour de ma part.

24/12/2006
Commissariat de Toulon
Confrère parisien
     Aujourd’hui, c’est Noël, nos clients ont prévu de passer les fêtes en famille au Petit Lutin. Ils ont commandé un véritable festin de roi, homard, foie gras, caviar, arrosé de grands crus et de champagne. Ils ont fait du chrome partout où ils sont passés. Je ne connais pas leur technique, mais il faut reconnaître qu’ils ont un bagout à endormir le commerçant le plus suspicieux. L’envie de prévenir toutes ces victimes ne m’a pas manqué, enfin! j’espère que le juge qui les condamnera aura quelques pensées pour dédommager ces commerces abusés. Moi, de mon côté, je vais alléger le dispositif de surveillance pour cette nuit. Enfin, en ce qui concerne vos lascars: ils ne bougerons pas de la nuit.  Mes gars ont eux aussi le droit de passer les fêtes en famille. De toute façon, pour ce soir, tout est OK. Vos clients ont tout ce qu’il faut sous le pouce. Ils ont même invités les plus belles hôtesses des clandés du coin à les accompagner. Ces salauds là ne se refusent rien. Qu’ils en profitent, car ce sera certainement leur dernier Noël en liberté avant longtemps.

25/12/2006
Commissariat de Toulon
   Confrère parisien
Joyeux Noël, aujourd’hui R.A.S. vos clients ont bien vécu toute la nuit, maintenant tout ce petit monde dort comme des bébés.

26/12/2006
 Deux heure douze
Commissariat de Toulon
 Confrère parisien
    Cela bouge, votre équipe a loué deux Audi 500 s. ils ont rangé tous leurs matos dans le coffre, puis sont partis en trombe, et font maintenant mouvement vers Paris. Je ne vous cacherais pas mon soulagement de les voir quitter ma juridiction. Il ne rentre pas dans mes attributions de faciliter la vie à des délinquants notoires.
Transmettez mes salutations au ministre
(P.S. je vous garde tous les P.V., et les factures impayées que ces individus ont contractés dans ma ville)









26/12/2006
huit heure trente cinq
36 Quai des Orfèvres
Paris 75001
Commissaire divisionnaire Larousse

Commissaire Chapon,
    J’ai mis en place mon dispositif dont je ne suis pas peu fier: une véritable souricière. Rossignol nous a indiqué le jour, l’heure et le lieu exact du braquage: c’est pour aujourd’hui, à onze heure, à l’angle de la rue de Lappe et de la rue de la Roquette, dans le onzième: tout concorde. Nous les attendons de pieds fermes. J’ai donné des instructions à la police de la route pour qu’elle n’entrave pas leur route jusque ici. Avec leurs bolides, ils sont déjà arrivé porte d’Orléans, et ils foncent actuellement sur le périphérique ouest. Je ne voudrais pas que des motards consciencieux leur fassent rater leur rendez-vous avec nous. Rassurez-vous, nous leur présenterons la noce pour toutes leurs infractions dés ce soir.

26/12/2006
Commissariat de Toulon
Confrère parisien
    Je suis impatient de connaître la suite de l‘histoire, j’y pense comme si cette mission était la mienne. Mais un doute m’assaille à présent, et s’ils avaient vraiment l’intention de partir en vacance au Népal. Après tout, jusque là, je n’ai pas remarqué qu’ils préparaient ou faisaient une quelconque mise au point pour un éventuel braquage. Bien au contraire, pour des personnages inscrits au grand banditisme, et susceptibles d’être inquiétés à tout moment, je trouve qu’ils n’ont pas trop joués la carte de la discrétion. Sans votre sollicitation pressante de ne pas les déranger, je crois bien, pour ne pas dire persuadé, que je les aurais déjà, et depuis longtemps jeté à l’ombre. Avec toutes les infractions qu’ils ont commises sur ma juridiction, et avec leur passé, ils en auraient pris pour plusieurs mois. Enfin, j’espère que le temps vous donnera raison.







26/12/2006
 Neuf heure seize
Aéroport international Charles De Gaule
Service des douanes et de l’embarquement
    Nous demandons confirmation pour la circulaire concernant six individus suspects. Ils sont bien arrivés à l’aéroport. Ils ont fait enregistrer leurs bagages, leurs billets ont été validés, leurs passeports sont en règles. Ils sont actuellement en salle d’embarquement. Nous attendons des instructions. Nous sommes prêt à les interpeller, il ne nous manque que le motif….et un mandat.
  
 26 /12/2006
44 rue de Lappe  Paris 11ème
Neuf heure quarante cinq
Commissaire Larousse

     Ne vous inquiétez pas, ils ne partiront pas sans leurs biscuits. Ils continuent de nous prendre pour des billes. Que voulez vous qu’ils aillent foutre en Chine sans leur osier. Non, je suis persuadé qu’ils vont ressortir discrètement de l’aéroport pour venir faire leur sale coup ici. Je suis déjà sur place, rue de Lappe, et je les attends de pieds fermes. Pour des pros comme mes lascars, cela ne devrait pas leur prendre plus d’une heure aller-retour. Tenez-moi au courant, merci.

26/12/2006
 Dix heure dix
Aéroport international Charles De Gaule
Service des douanes et de l’embarquement
    Désolé cher collègue, mais toute votre colonie de vacance a embarqué, et l’avion vient de décoller à l’instant sous mes yeux. Même d’anciens malfrats ont le droit, eux aussi, de prendre des congés.

26/12/2006
Dix heure et quart
44 rue de Lappe  Paris 11ème
Commissaire Larousse
    Comment ça ils sont partis ? Vous plaisantez ou quoi ! Ce n’est pas possible. Ils vont venir ici, j’en mets ma main aux feu. Je reste sur place et ne quitterais pas la tirelire à roulette des yeux. D’ailleurs je la vois au loin qui arrive. Ils ne doivent pas être loin, je le sens. J’ai tout un dispositif de mis en place rien que pour eux. Ils ne peuvent pas me faire ça, et que va penser le ministre. Je lui avais promis leurs têtes…

Lundi 27 Décembre 2006

    On pouvait lire à la une du journal local:         
           Le casse du siècle !!!
    Nous venons d’apprendre le cambriolage de la bijouterie Van Clef & Arpel situé dans le centre de Toulon. Le butin s’élèverait pour plus de trois cent millions d’euros en diamant. La bijouterie occupait le quinzième étage de la tour Beauregard. Cet immeuble abrite bon nombre d’entreprises et de bureaux prestigieux. L’endroit pourtant extrêmement sécurisé, n’a pas pu empêcher les malfaiteurs d’opérer. De source officielle, les malfaiteurs auraient escaladé la paroi extérieure de l‘immeuble. Ces hommes araignées ont œuvré en toute tranquillité. La police quotidiennement omniprésente dans les rues de la ville, était apparemment absente cette nuit là. Sinon, comment n’aurait elle pas remarqué un commando accroché à une paroi illuminée par toutes les lumières de la ville et les décorations de fin d’année. Selon les premiers éléments de l’enquête, une telle opération a dû nécessiter d’au moins une demi-douzaine d’hommes super entraînés, et avec un sang froid à toute épreuve. Le commissionnaire divisionnaire Chapon n’a pour l’instant fait aucun commentaire. Il devra quand même répondre à quelques questions embarrassantes. Notamment sur les accusations le visant sur une éventuelle protection de certaines personnes fichées au grand banditisme.

27/12/2006
Commissariat central de Toulon
À l’intention de monsieur le divisionnaire Larousse
        Monsieur,
    Je vous informe par la présente que monsieur le préfet du Var m’a convoqué ce jour, afin que je lui donne des explications sur les circonstances qui ont permis à six dangereux individus de cambrioler une bijouterie avec autant de facilité dans ma juridiction. Une enquête est déjà ouverte pour définir exactement le rôle de chacun des fonctionnaires qui ont suivis cette affaire. Je vous rappelle que vous m’avez demandé  de couvrir ces six individus de toute ma bienveillance. Maintenant, ils se sont envolés, et nous ne sommes pas prêt de les revoir de sitôt, si vous voulez mon avis. Votre soit disant indic plus que sûr, le bien nommé Rossignol, se trouve être Bill le Rouquin, après vérification dans les fichiers d’interpol. Vous devriez quelques fois les consulter, si vos fichiers ne sont pas à jour.  Ce Bill vous a filé entre les doigts sans que  vous vous en aperceviez. Cette personne est expressément recherchée par toutes les polices, et vous l’aviez sous votre nez. J’ai voulu parler au ministre, mais son emploi du temps est trop chargé pour l’instant pour me répondre. Je ne sais pas ce que peut penser le ministre, mais tout votre dispositif n’a fait que favoriser leur entreprise, et leur fuite. Je n’ai jamais vu pareil incompétence de toute ma carrière. Je ne suis même pas sûr à présent de pouvoir fermer Le petit Lutin, je n’ai rien de probant contre cet endroit qui en a connu bien d’autre.
    Monsieur, je ne vous souhaite pas une bonne et heureuse année

06/01/2008
36 Quai des Orfèvres
Paris 75001

Information interne
    Nous sommes heureux d’annoncer la promotion du divisionnaire de police Larousse au grade d’Inspecteur général pour les îles Kerguelen, avec effet immédiat.


    Après un printemps difficile, le commissaire divisionnaire Chapon fut mis à la retraite d’office. 

    La dream team se dissout, et  aucun de ses membres ne fit plus jamais parler de lui.



                                                       Jean Claude Pothier
                                                       Carhaix-Plouguer



 

 

 


 Le chalet de la montagne

    Pour pouvoir l’atteindre, il fallait déjà quitter la ville et sa bouillonnante agitation. À chaque coin de rue le danger vous épiait. La circulation des véhicules motorisés ne cessait de croître. Passée la dernière porte monumentale de la ville, on laissait derrière soi les remparts, où le soleil aimait venir jouer les après-midi d’été. La route s’étendait de toute sa longueur, comme pressé de s’éloigner. Les maisons cossues aux toits de tuiles bordeaux, n’osaient pas la suivre bien longtemps. Quelques inconscientes, à l’aspect austère persistaient à vouloir venir s’y dresser sur son bord, comme si la place manquait alentour. Bientôt, seules les rangées de platanes bien alignés défileraient aux rythme des kilomètres-heure. La campagne se laissait dessiner suivant son humeur, et toute la palette de couleur ne suffirait pas à la contenter. Enfin, au bout d’un moment suffisant pour se faire désirer, un petit chemin sur le côté vous invitait à le suivre. Imperceptible pour un œil non aguerri, il fallait vraiment avoir des accointances avec lui pour oser s’y engager. Il grimpait alertement sur le versant ensoleillé, entre les vignes centenaires, longeant les murets à demi éboulés comme faussement négligés, recouverts de ronces et de mûriers. Le soleil lapidait cruellement en cette saison tout être vivant qui osait le défier, même l’hombre n’osait pas se montrer. La deux chevaux, malgré son jeune âge, peinait à suivre le chemin qui serpentait allégrement, comme un enfant qui ne sait pas s’arrêter. Combien de fois fallait-il arpenter de long en large la colline pour enfin mériter le droit de la dominer. On pouvait très bien ressentir l’attraction terrestre vous tirer dans le dos, en vous demandant ce que l’on allait faire si haut. Assis à l’arrière, sur une banquette métallique recouverte de sangles de toile de jute tendue, je me laissais emmener. Un lézard alangui sur une grosse pierre plate nous regardait passer en nous souhaitant bon voyage. La récompense méritait bien tous ces efforts. La haut, s’étendait une forêt de pins insoupçonnée à la vue de la vallée. Le chemin forestier sans plus attendre, pénétrait dans son intimité. La fraîcheur recouvrait les lieux, et la pénombre s’y était invitée. Des rais de soleil indélicats transperçaient le clair-obscur en laissant en suspension des milliers de grains de poussière illuminés. J’imaginais que seul le chemin savait où il allait, il tournait de ci delà au rythme de ses humeurs. Après une ultime côte à la déclivité impressionnante, le paradis se dévoilait à mes yeux ébahis, et un ciel immaculé nous accueillait enfin. Un gigantesque portail en fer forgé en ouvrait le passage. Surplombant l’édifice, des lettres métalliques soigneusement découpées et peintes des couleurs de l’arc en ciel clamaient le nom de l’endroit aux quatre vents : Le Ciel. À l’entrée, siégeaient fièrement cinq imposantes pierres de cristal de roche, qui scintillaient sous les flatteries du soleil. Mon grand-père aimait les présenter à ses visiteurs sous le nom de saint Pierre: le garant des clefs du paradis. Une allée tapissée d’aiguilles de pin, d’une douceur inégalée, amenait jusqu’à la maison posée au milieu de la propriété. Elle longeait des massifs de fleurs qui adoraient se faire câliner. Des bouquets de lavande se caressaient sous le vent, et toutes les effluves, chauffées par l‘été, s‘abandonnaient aux sens. Comme des animaux de compagnie trop contents de nous retrouver, des sauterelles nous accompagnèrent en nous sautant entre les jambes. La coccinelle aussi, comme à son habitude vint à moi, et se posa sur le dos de ma main, et y caressa son ventre, humant mon odeur. Elle se rappelait sûrement de moi, de l’année passé. Un papillon jaune vif, suivi d’autres multicolores, vinrent papillonnés autour de nous toutes leur exultation. Une libellule interminable, d’un bleu gorgé de tous les espoirs, passa nous saluer. Elle s’immobilisa dans l’espace un bref instant, avant de s’éclipser. Sur le côté, au milieu d’une pelouse abandonnée, une balançoire timidement couinait pour se faire remarquer: Oui…!oui…! Je t’ai vue, soit patiente… j’arrive. La maison se tenait là, comme une île plantée au beau milieu d’un océan de petits graviers. Devant la porte, deux vieux boulots, plusieurs fois centenaires, montaient la garde. On y accrocherait bientôt entre eux un hamac. Les murs blancs peints à la chaux respiraient le calme tandis que le toit en bardeaux couleur tuile rouge prenait le chaud. La maison était constituée d’un rez-de-chaussée avec une seule petite fenêtre, qu’il fallait laisser longtemps ouverte pour changer totalement l’air de la pièce. L’hiver s’y était endormi, et avait oublié de s’en aller. Au premier, au bout d’une échelle escamotable, se tenait la chambre des grands parents. Moi, depuis que j’étais devenu grand, j’avais le droit de dormir sous une tente, plantée juste devant la maison. Des buis savamment taillés découpaient la propriété en différentes parcelles, et chaque nouveau jardin savait garder jalousement son secret. Nous déjeunions le plus souvent dehors avec tous les hôtes de la forêt, sauf quand le temps nous l’interdisait. Le rouge gorge venait chiner quelques miettes de façon désinvolte sur le bord de la table, la mésange à tête bleue rivalisait d’élégance avec sa consoeur à tête noire sur le rebord de l’abreuvoir à oiseaux, alors que le pinson ne se préoccupait que de chanter sa sempiternelle litanie. Parfois un geai oubliait une de ses longues plumes bleues, et je m’empressais de la récupérer, afin de les collectionner. Un écureuil trop curieux, ne pouvait pas s’empêcher de descendre chaque jour, pour venir nous observer. il se cachait derrière sa grosse queue rousse, persuadé d’être alors invisible, alors, nous faisions comme si nous ne le voyons pas, rassuré, il restait plus longtemps, et ainsi, tout le monde était content. Les beaux jours sont passés tenant toutes leurs promesses, l’automne est arrivé, puis l’hiver à recouvert la place, et le temps a passé.  
    Que la petite maison de la montagne est belle au creux de ma mémoire.

     Là-haut sur la montagne, l'était un vieux chalet.        
Murs blancs, toit de bardeaux,
Devant la porte un vieux bouleau.
Là-haut sur la montagne, l'était un vieux chalet

Là-haut sur la montagne, croula le vieux chalet            
La neige et les rochers
S'étaient unis pour l'arracher
Là-haut sur la montagne, croula le vieux chalet    
                                        
Là-haut sur la montagne, quand Jean vint au chalet
Pleura de tout son coeur
Sur les débris de son bonheur
Là-haut sur la montagne, quand Jean vint au chalet
                                        
Là-haut sur la montagne, l'est un nouveau chalet
Car Jean d'un coeur vaillant
L'a rebâti plus beau qu'avant
Là-haut sur la montagne, l'est un nouveau chalet


         Carhaix-Plouguer, le 8 août 2007,
        15H et une poignée d’éternité;  

 

 

 


Un mauvais rêve…?    

          L’ascenseur se trouvait au rez-de-chaussée, je m’y engouffrai sans attendre, et appuyai sur le bouton du treizième étage. Je profitais de cet instant de libre pour examiner le courrier que je venais de retirer de la boîte aux lettres : des réclames pour des pizzas, des promotions pour des téléphones portables, l’adresse d’une grande surface avec la liste de ses produits démarqués et…, au beau milieu de tout ce fatras, cette enveloppe blanche sans aucune oblitération qui ne comportait que mon nom manuscrit en grand, avec ces lettres étranges de couleur mauve. Je l’ouvris avec appréhension.
« Cher monsieur, je suis ravi de faire enfin votre connaissance, depuis le temps que je vous recherchais…
Le papier vélin laissait échapper une odeur de violette qui vous enivrait les sens.
« Je ne vous cacherais pas que cela ma demandé beaucoup de temps au point que parfois j’ai douté du résultat.»
Je ne comprenais pas très bien ce que l’on attendait de moi.
« Vous souvenez vous de cette rencontre fortuite dont vous fûtes involontairement le témoin ? Oh ! Bien sûr, cela remonte à fort loin. Mais je suis persuadé qu’en cherchant au tréfonds de votre mémoire vous vous en souviendrez. »
 Un soubresaut de l’ascenseur me déséquilibra si brutalement que j’en perdis tous mes papiers, ainsi que mes clefs que j‘avais sorties. La lumière clignota un bref instant avant de s’éteindre définitivement « voilà encore autre chose, il ne manquait plus que cela » je tâtonnais désespérément sur le tableau de commande, en pianotant au hasard sur les touches, mais rien ne se produisit
   Chevalier de la table ronde …! 
Mon téléphone portable sonnait et me sortit de ma torpeur : « allo!…, allo !… Qui est à l’appareil ?  Il y a quelqu’un ou quoi ? Ce n‘est vraiment pas le moment…
- Bonjour monsieur, je suis heureux de pouvoir enfin entendre le timbre de votre voix.
 - Qui es-tu ? Je te connais ? Ce n’est pas le jour de m’énerver davantage : je suis coincé dans l’ascenseur et je n’arrive pas à déclencher l’alarme …
- Oui, oui, je sais très bien tout cela …
-Quoi !… Qui tu es toi d‘abord, pour me parler comme ça ? Hein…?
- Vous avez eut le temps de lire ma lettre dans son intégralité ?
-Quoi !… Quelle lettre …? Je suis dans le noir… Qui es tu d‘abord ?
Mon interlocuteur devait bien avoir une bonne soixantaine d’années, avec un accent qui fleurait bon le bourguignon .
-Allons ! Allons ! Recouvrons notre calme … vous souvenez vous de ce rêve étrange que vous fîtes, il y a très exactement… heu! six mille quarante sept jours ? Où plutôt devrais-je préciser nuits.
-Quoi ?… Mais il est complètement fou ce type, j’hallucine ! C’est pas vrai, c’est pour la caméra invisible ou quoi ? …Heureusement que t’es là pour me faire marrer toi….t’es un comique dans ton genre. Dis, pendant que t’es encore debout, et un tant soit peu lucide, téléphone donc aux pompiers pour qu’ils viennent me délivrer, et ensuite, appelle donc l’asile pour leur demander de venir te ramasser.  
-Allons mon garçon, dois-je continuer plus avant ? Vous marchiez à la brune, accompagné de votre chien patio, à travers ce bois noyé dans le brouillard. Vous aviez vu dans le ciel cette lueur bleue qui semblait tombait tout près de chez vous. Vous veniez de fêter avec vos grands parents votre treizième anniversaire, oui, oui, c’est cela. Je sens que maintenant cela vous revient à l‘esprit.
- Patio ? Mon chien … ah ! Mon chien, il avait dix huit ans quand il est mort … le pauvre… je l’aimais tant ( Comment peut-il savoir tout cela ? )  Vous m’avez connu à cette époque ? Cela remonte pourtant à loin …
-Six mille quarante sept jours exactement, et cette soucoupe que vous avez trouvé dans cette clairière, cela vous revient maintenant ? Et cet être à la silhouette difforme sortant de ce nuage blanchâtre, qui descendait une étroite passerelle métallique pour venir jusqu’à vous …  
- Oui, ce rêve si prenant, je m’en souviens très bien. De grosses gouttes glacées perlaient le long de mes tempes et mes lèvres asséchées ne pouvaient pas se décoller l‘une de l‘autre. Mes jambes vacillantes s’entrechoquaient sous moi.  
-Vous n’en avez jamais parlé évidement, personne ne prêterait attention à ce rêve absurde, mais si un jour, vous deviez passer quelques examens médicaux, on se rendrait vite compte que votre organisme a subi quelques altérations moléculaires exo solaire, n’est-il pas vrai ?
-Quoi !… C’est quoi cette blague, pourquoi me dites vous tout cela ?
 -Ce sont les directives de la nouvelle commission d’examen penchée sur votre dossier. Nous sommes tenus de vous informer du rejet d’initialiser votre programme génétique. Vous avez dépassé la limite d’âge, depuis le temps que nous vous cherchions. Ainsi, vous conviendrez aisément que la seule solution de corriger cette regrettable erreur, est de tout simplement de vous effacer de la longue liste des êtres vivants. Veuillez agréer cher monsieur l‘expression…,blablabla…je vous passe toutes les formules de politesses qui ne sont plus obligatoires avec le nouveau code de procédure. Nous sommes vendredi après midi, et j’ai encore une longue route à faire pour rentrer.        
       Les battements de mon cœur s’accéléraient, et un poids lourd m’écrasait le thorax. Mes jambes fléchissaient, tandis que les ténèbres m’oppressaient. Le sol sous moi se dérobait… non ! La cabine tombait. Je m’entendis hurler, puis, le silence recouvra la scène.
- Dring ! Dring ! C’est à cet instant que la sonnette de ma porte d’entrée sonna et m’arrachait de mon cauchemar. Il était huit heures à mon réveil, et je me trouvais dans mon lit. Derrière la porte, la voix criarde de la concierge demandait : « vous savez que vous avez une drôle de lettre sur votre paillasson ? Je sais pas qui vous la envoyée, à part votre nom, il n’y a rien de marqué. Elle n’a même pas été oblitérée, elle ne doit pas venir de bien loin, un voisin sûrement, car je surveille toutes les entrées. Avec tout ce que l’on voit à la télé, vous comprenez. D’ailleurs, vous êtes le seul à en avoir une, et cette encre mauve, qu’elle drôle d’idée. Vous devriez venir la chercher. Elle risque d‘être mouillée, je suis en train de laver le sol. À moins que vous préfériez  que je vous la lisse. Je lui répondu poliment que je venais lui ouvrir. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne me sentais pas très bien. J’avais fort mal dormi.
    Ce fut la dernière fois que j’entendis la voix de la concierge, quand je lui ouvrit, il n’y avait plus personne. Je descendis plus tard dans la matinée frapper à sa loge, personne non plus, étrange. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais eu aucune nouvelle d’elle, et le pire, c’est que je ne me souviens même plus de ce qu’elle me voulait, ni de ce rêve étrange que j’avais fais.  




                Jean Claude Pothier
                     CARHAIX- PLOUGUER


 


La rue de Paris

     Le sentier de terre battue dégringolait du plateau de Saclay pour aller rejoindre la gare de Palaiseau. Il avait été modelé par le trajet des eaux de ruissellement de pluie, en se faufilant de maison en maison. Aucun mur n’était de trop pour vous retenir des chutes, et en hiver, quand il était gelé, il était préférable de l‘abandonner, et de faire un long détour. En bas, le chemin, las, se calmait en arrivant près de la voie de chemin de fer. Il avait raison, car la route rectiligne qui la longeait, toute revêtue de bitume étincelant, ne supportait pas le manque de respect. Passée une petite passerelle de fer, qui ne comptait plus les couches de peinture, enjambant les rails et les caténaires, on arrivait en haut de la rue principale. La gare toute guillerette vous souriait, et l’on ne pouvait s’empêcher, en la voyant, d’accorder sa montre avec la grosse horloge toute ronde, qui vous fixait bêtement. Une petite place sans chichi accueillait et orientait les passants. On y avait planté, ce qu’un jardinier inspiré d’un lendemain de fête, avait trouvé de mieux, trois jeunes boulots, dont on avait laissé l’éternité pour grandir un peu. Ils pliaient mollement leurs frêles ramures, dés qu’un piaf osait se poser dessus. Un tabac faisait un angle de rue, et ne désemplissait pas du matin au soir. Ses tables de terrasse savaient attraper les badauds, comme un filet de pêche lancé sur un banc de poisson. À côte, en descendant la rue, on passait devant une boulangerie pâtisserie, qui répandait une bonne odeur de croissant chaud. La pente se faisait ressentir, et vous attirait inexorablement. La chaussée était inégale, au gré des pavés qui dépassaient parfois dangereusement. On avançait encore, et l’agitation devenait palpable. Les négoces, largement ouvert dés qu’il faisait bon, proposaient l’article à gorges déployées. Les senteurs libérées taquinaient les narines. Que choisir aujourd’hui ? Du poulet rôti, ou bien ce gigot qui irait très bien avec ces haricots frais. Vite, il faut se décider, mais qui est donc cette femme qui passe devant moi ? À tous les coups elle prendra le morceau que je m’étais attribué. Le temps s’écoule, et elle n’a toujours pas fini de commander, une tranche de ceci, une portion de cela, je suis sûr qu’elle va en jeter. Et comment va votre chat ? Lui demande commercialement le marchant, et moi, qui derrière attend. La fromagerie est vide, j’en profite.  Je n’avais pas spécialement prévu ce genre de dépense, mais là au moins, je n’aurais pas à attendre. Les trottoirs sont bondés, avec tous ces caddies, on ne peut plus passer, et ces voitures qui sont mal garées, on a du mal à traverser. La poissonnière harangue le passant de sa voix de crécelle, heureusement qu’elle a d’autres arguments à faire valoir; son petit corps de sirène par exemple. La mairie se dresse au milieu d’une petite place discrète, une statue de Marat posée là, fait la joie des pigeons. Un vieux banc, tout décrépi, n’ins

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