Welcome N°3

 

« Herbichou! Ouh! Ouh! Je suis là mon grand. » une voix efféminée l’interpellait à l’autre bout du couloir. Enfin! Il l’entendait comme cela. Il tournait la tête de l’autre côté, en direction des mots qu’il venait d’entendre. De ce côté ci, le fond du couloir était aussi plongé dans un voile vaporeux. Devant lui, s’approchait un drôle d’énergumène. Il le regardait de la tête aux pieds. C’était un spectacle, comment dire, surnaturel! Un mec arrivait vers lui les bras tendus, et un sourire penché lui déformait le bas du visage. Pour un accueil! C’était un drôle d’accueil. Ce type était noir, un grand noir tout efflanqué, Il était à moitié nu. Il portait des bas résille à grosses mailles rosées. Elles étaient accrochées à une mince ceinture en dentelle noire, qui tombait sur un slip kangourou d’un blanc incertain. Apparemment, ce slip était bien rempli. Il portait aux pieds des charentaises écossaises verte et rouge. Il avait un gilet noir sans manche, avec des tas de petites poches sur le devant, un peu comme en porte les garçons de cafés. Ce gilet était ouvert sur un torse glabre. Il portait un nœud papillon en velours noir, qui pendait quelque peu sur le devant. Il avait un chapeau melon vissé sur le crâne. Des cheveux de jais et crépus lui entouraient le visage. Quelques mèches en formes d’accroche cœur tombaient sur son front bombé. Il avait le visage allongé, à la forme triangulaire. Un nez droit avec des narines saillantes pointait vers l‘avant. Il avait l’œil droit maquillé, une étoile blanche l’encadrait. Il portait des faux cils interminables noirs. Ses lèvres était d‘une pâleur translucide, liserées de rosé. Il avait un large sourire qui dévoilait une dentition parfaite d’un blanc étincelant. Seulement, ce sourire était en biais. Une seule de ses joues se relevait, l’autre, restait désespérément amorphe: « Hello! Bernichou! Je suis là. » Herbert restait sans voix. Il devait être tombé dans un asile de fous. Ce grand noir se dandinait nonchalamment. Ses mains au longs doigts interminables, pianotaient l’espace devant lui, et se rapprochaient irrémédiablement du pauvre Herbert: « Je me présente mon choux, je suis ton conseiller, ton aide juridique, ton guide, ton avocat, et plus si affinité. Je plaisante bien sûr, hi!hi!hi! Tu l’avais compris. Cela me fait plaisir de t’accueillir tu sais. En ce moment, je ne suis pas trop débordé. C’est le moins que l’on puisse dire. Enfin! » Herbert tendit sa main machinalement, pour répondre à la poignée de main que cet étrange individu lui présentait. Ce type était très tactile, il ne pouvait s’empêcher de poser sa main à chacun de ses mots sur l’épaule du pauvre Herbert: « Heu! Bonjour monsieur. Pouvez vous me dire dans quel hôpital je me trouve, et où se trouve l’accueil. » le grand noir ricanait comme une chèvre que l’on chatouille: « Mon grand! Tu ne devine pas? Hi! hi! hi! Toi alors, t’es pas banal. Tu est jeune encore, cela va me changer de tous ces vieux. Oh! Bien sûr, il n’y a pas d’âge pour mourir. Mais on ne peut pas s’imaginer ce que l’on perd à venir ici trop tard. Il y a tellement de chose à faire pour s’amuser, autant le faire en pleine fleur de l’âge. » Herbert écoutait cet excentrique qui paraissait, de par son accoutrement et son comportement, ne plus posséder toute sa raison. Herbert était toujours assis sur son brancard, les pieds suspendus dans le vide. Herbert regardait par terre, et il découvrit sa paire de chausson. Oui! Il les reconnaissait, c’étaient bien eux. Il pensa alors subitement, que sa femme avait dû passer les déposer. Herbert respirait profondément comme pour expulser son stress et son inquiétude. Sa femme était là, tout allait recommencer comme avant, fini ce cauchemar. Il demandait à la seule personne qu’il avait à portée de mains, si il n’aurait pas aperçu une femme dans les environs. Enfin! quelqu’un de normal. Une femme habillée normalement avec des chaussures aux pieds, des cheveux bien coiffés, avec un petit sac à main en cuir rouge. Herbert regardait son interlocuteur attentivement comme si c’était son sauveur. Le grand noir se grattait le menton tout en levant les yeux en l’air, comme s’il cherchait dans un recoin de son esprit, l’information demandée. Après un long moment de silence, il répondit: non! Mais il rassurait Herbert. Il ne contrôlait pas toutes les entrées. Il ne s’occupait que des personnes dont on lui avait donné la charge. De toute manière, poursuivait-il le plus sérieusement du monde, il n’avait encore jamais vu de couple arrivé ensemble. Même si ces personnes étaient de leur vivant très liés, et qu’elles étaient mortes en même temps dans les mêmes circonstances, il n’y avait aucune chance de les voir réunies ici. Il n’avait jamais pensé à cette hypothèse, mais maintenant qu’on lui en parlait, il ne pouvait pas dire pourquoi. De toute façon, il ne cherchait pas à comprendre l’inconcevable. Herbert remerciait son interlocuteur par pur politesse, alors qu‘il n‘y avait pas de raison à cela. Il ne comprenait vraiment rien depuis le début de la journée. Herbert se sentait fatigué. Il est vrai qu’il n’avait rien mangé de la journée, mais qu’il avait bu comme un trou: «  Mon chou! Il faudrait maintenant te préparer, parce que l’on ne va pas tarder à t’appeler. » Ce grand escogriffe interrompait brutalement Herbon dans ses pensées. Mais que lui voulait-il donc à la fin. N’avait-il donc trouvé que lui à importuné à cette heure là. Mais que faisaient les infirmiers et le service de sécurité? Il n’y avait donc personne pour faire respecter un peu de sérénité aux lieux. Herbert demandait sur un ton sec, qui démontrait son impatience, l’heure il était.
    « Appelle moi tout simplement Archibald, mon chou, car tel est mon nom. Comme nous sommes amenés à nous voir souvent ces prochains temps, autant nous mettre à l’aise tout de suite, mon chou. Pour répondre à ta question, il ne doit pas être loin de minuit. » Herbert souriait vert à sa nouvelle connaissance. Maintenant, pensait-il, s’il pouvait le lâcher, cela serait la meilleure nouvelle de la soirée.
    « Tu as ton numéro d’immatriculation avec toi, car on va te le demander. Mon chou. »
    Herbert n’en pouvait déjà plus de l’entendre. Sa voix efféminée l’insupportait, ainsi que ses manières, et sa manie de toujours poser ses mains sur lui. Herbert  cherchait désespérément un éventuel sauveur. Une personne qui soit capable de le débarrasser de cet enquiquineur empressé. Mais que nenni, personne ne semblait venir ni d’un côté ni de l’autre de cet interminable couloir. Finalement, par hasard, il trouvait du bout des doigts, à côté de lui, une petite pancarte sur laquelle était inscrit une série de chiffres et de lettres. Il la regardait pantois. Bien qu’il ne l’ai jamais vue, cela lui disait quelque chose qui remontait du tréfonds de son âme. Archibald s’esclaffait de satisfaction. Les choses commençaient à se mettre en ordre, cela le ravissait. Archibald expliquait à son petit protéger ce qui allait arriver. On allait l’appeler. Il se lèverait donc, il enfilerait ses chaussons, il remettrait un peu d’ordre dans ses affaires, et tous deux iraient trouver le conseiller d’orientation. Archibald adorait ce genre d’exercice. À chaque fois, il se trouvait devant un cas particulier qu’il n’avait jamais plaidé auparavant. Il devrait trouver l’argumentaire approprié, et tenter de convaincre les jurés. Dés fois, il parvenait à ses fins, dés fois, il perdait. Ce n’était pas qu’une question de plaidoirie, mais il y avait selon lui, une grande part d’incertitude qui entremêlait et démêlait les circonstances qui par moment se trouvait favorables, alors qu’à d’autres moments, elles devenaient défavorables. Le destin n’était jamais scellé d’avance. Herbert écoutait sans rien comprendre ce qu’il prenait pour des élucubrations émanant d’un esprit fortement dérangé.


    « Herbon! On demande monsieur où madame Herbon dans la salle des délibération numéro 9876543210. Veuillez vous présenter avec votre numéro d’identifiant, ainsi que votre porte conseil, si toute fois, on vous en a attribué un. »
    Archibald trépignait d’impatience d’en découdre. Il replaçait son couvre chef sur sa tête, en le faisant pencher sur le côté. Son chapeau et son sourire étaient de ce fait en parfaite harmonie. Herbert se hissait sur le bord du brancard, et se laissait doucement glisser par terre. Il aurait voulu prendre du temps pour enfiler ses précieuses charentaises, mais déjà son compagnon l’avait pris par le bras, et l’entraînait à le suivre. Il mit donc ses chaussons à cloche-pied, tout en se rapprochant de son destin. Plus ils avançaient, plus l’horizon reculait, c’était une impression étrange. Au bout de quelques instants, ils arrivèrent devant une porte. Elle ressortait du mur de droite. Elle n’avait apparemment pas de montant. C’était comme une ouverture sombre, dans ce mur blanc ouaté. La porte était ouverte vers l’intérieur. En son milieu, un numéro ressortait d’une plaque de cuivre. Archibald toujours très serviable, entraînait son jeune protégé à pénétrer dans l’endroit. Il le poussait doucement en avant. Herbert était tendu, il appréhendait l’inévitable. La pièce sombre à prime abord, s’éclaircissait rapidement. En son milieu, se trouvait un imposant bureau en essence précieuse. Ce bois avait la couleur noire veinée de rouge. Sur le bureau, quelques feuilles de papier, et aussi quelques dossiers négligemment déposés. Un encrier dans lequel plongeait une plume siégeait en son milieu. Une petite pancarte blanche renseignait sur le nom de la personne qui se trouvait derrière: Monsieur Pierre. Ce personnage était plongé dans ses papiers. Il avait l’air assez bourru. Il était de corpulence assez forte, sans être vraiment gros. Il portait une toge, qui lui découvrait toute son épaule gauche. Une lourde médaille tombait sur son torse. Il avait une barbe poivre et sel hirsute, et une chevelure abondante de la même couleur. À ses côtés, assise sur une chaise de cuisine en tube de fer blanc, à l’assise en plastique fleurie, une jeune infirmière totalement nue, se contemplait le sexe. Herbert en déduisit qu’elle devait être infirmière à sa coiffe particulière. Oui! C’était probablement une infirmière. Elle avait la tête penchée vers l’avant, les mains posées délicatement sur ses cuisses légèrement écartées, et apparemment, elle se regardait le sexe d’un air étonné. C’était une scène surréaliste. Le type derrière le bureau toussotait. Il devait avoir un chat dans la gorge. Il avait l’air de rechercher dans ses dossiers quelque chose. Herbert se grattait la tête d’une main, et les couilles de l’autre. Sans y faire particulièrement froid, le fond de l’air était frais. Surtout qu’il ne portait qu’une jaquette en tergal. Derrière le mec du bureau, assis sur deux chaises, un peu sur le côté, décalé, dans la pénombre de la pièce, deux types recherchaient la discrétion.  Ils avaient mauvaises mines, tirant vers le vert. Ils étaient fuyant, la tête orientée vers leur mallette qu’il tenait sur leurs genoux. Mais leurs petits yeux noirs pointaient de derrière leurs lunettes noires. Herbert apercevait ces petits éclats qui brillaient sur le bord de leurs rétines, le dévisager. Herbert fut interrompu dans son analyse par la secrétaire de droite, qui à présent se caressait le sexe, probablement parce qu’il la démangeait. Elle regardait avec ce même air surprit à présent le plafond. Puis, elle se mit à bailler interminablement, ouvrant une large bouche. Elle s’étirait à présent, déployant ses longs bras sur le côté. Le mec du bureau marmonnait quelque chose. Il n’avait pas l’air commode. L’infirmière se leva nonchalamment, la bouche boudeuse. Elle avait le visage qui reflétait le mépris. Apparemment, elle faisait ce qu’on lui avait demandé de faire, mais de mauvaise grâce. Elle s’avançait vers Herbert d’une démarche langoureuse. Herbert la regardait venir à lui, sans rien perdre du spectacle. Arrivée à sa portée, elle lui demanda de lui remettre son numéro d’immatriculation, qu’il devait normalement posséder, puisque on le lui avait remis, dés son admission dans le service. Elle avait une voix douce, et ce n’est pas le chewing-gum qu’elle mâchouillait qui lui enlevait du charme. Herbert s’exécutait, ravi de lui plaire. Il lui remettait la petite pancarte qu’il avait trouvé sur le brancard. Satisfaite, elle se retournait, et s’en repartait en ballotant son petit postérieur. Arrivée à la hauteur du bureau, elle jetait négligemment la pancarte à la tête du type. Celui-ci, ne broncha même pas une oreille. Mais il grommelait encore on ne sait quoi. Les deux types dans le fonds, serraient très fort leur mallette sur leur poitrine. Herbert regardait tout cela, sans rien y comprendre. Archibald, derrière lui, n’arrêtait pas de lui poser ses mains sur les épaules, et les bras, comme pour l’encourager ou le réconforter. Herbert avait horreur de ces jeux de mains, mais il n’osa pas réagir, et perturber cette ambiance marqué par la gravité. L’infirmière s’était assise sur sa chaise, elle se caressait à présent les jambes, du bout de ses longs doigts. Elle avait une peau de pêche. Herbert regardait cette pendule qu’il venait de trouver suspendue au plafond, et noyée dans le noir. Elle indiquait minuit moins cinq. Le temps paraissait s’égrainer lentement ici. Finalement le type derrière son bureau levait la tête. Il réajustait ses lunettes sur son nez, qu‘il avait petit et rond. Ce type, ce dénommé Pierre, devait avoir la bonne soixantaine. Il maugréait toujours, entre deux raclements de gorge. Il levait la main qu’il ouvrit largement. L’infirmière le remarqua, et souffla son mécontentement vivement. Elle était bizarre quand même, pensait Herbert. La fille se levait, d’une manière qui laissait montrer tout son agacement. Puis, elle se retourna et se mit à se diriger vers le fond de la pièce. Un bruit léger de cascade vint rafraîchir l’atmosphère lourde et pesante. Herbert se disait qu’il avait une de ces soifs, et qu’il boirait bien un verre. L’infirmière revenait quelques minutes après, elle avait toujours cette démarche langoureuse. Elle tenait du bout de ses doigts, un verre d’eau. Elle le lâchait sur le bureau sans ménagement. Le verre tomba sur le bureau lourdement. Une gerbe d’eau sortit du verre, et retomba sur le bureau et sur tous les papiers. Le Pierre prit le verre comme si de rien était, et bu ce qui en restait. Herbert se demandait si le type n’en profitait pas pour se gargariser, tellement il faisait du bruit. Herbert lui aussi aurait bien bu quelque chose, mais il n’osa pas le demander. C’était son éducation, sûrement, qui le lui interdisait. Enfin! Ici, on avait une drôle façon de recevoir. En plus! C’était lui qui était souffrant, et personne ne lui prêtait la moindre attention. C’était un comble. S’il y avait un questionnaire de sortie à remplir, il ne manquerait pas de signaler toute son indignation. Le type derrière son bureau, plongeait ses yeux sur les documents qu’il tenait à la main. Il toussait encore, pour s’éclaircir la voix. Puis, il s’adressa à Herbert: « Herbon, sexe masculin… »
    -Herbert: « Herbert, monsieur, je m’appelle Herbert. Herbert, comme robert, mais avec un Her au début. »  
    -Pierre: « Mon garçon! Ne m’interrompez pas à tout bout de champ pour un oui ou pour un non. Sinon! Nous n’en terminerons jamais. Je vous en pris. Restez un peu concentrer, c‘est sérieux, vous comprenez? Bon! Herbon avec un R au début: Rherbon, si vous voulez. Vous savez, les noms, moi, comment il s’écrivent, et comment ils se prononcent, à vrai dire, je m’en contrefout. Est-ce bien clair entre nous. Je ne vous le redirais pas. La seule chose importante à se rappeler, c’est votre numéro d’enregistrement: il est unique, il vous a été attribué à votre naissance. Le reste n’est que billevesées et fariboles. Herbon avec un R au début, pourquoi pas. Herbon, bon air c‘est du kif kif bourricot, caribous, bout de ficelle.» Pierre se trémoussait sur sa chaise. Il gloussait: il était joyeux. Herbert souriait aussi, pour ne pas désobliger son hôte. Peut être lui avait-il dit une plaisanterie qu’il n’aurait pas compris. « Herbon avec un R au début, votre numéro d’immatriculation nous renseignera plus sur votre personnalité. Oui! Voilà, je lis. Vous avez quarante huit ans…»
    -Herbert: « Je ne les ai pas encore, je suis du mois de Mai. »
    -Pierre: « Ne m’interrompez pas! Ce n’est pas tolérable à la fin. Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre de votre âge. Quarante neuf ou cinquante piges: quelle importance. Je vous le demande. Vous êtes venu ici prématurément, c’est tout. Votre arrivée n’était pas prévue. Vous nous mettez dans l’embarras. Vous avez chambouler tout notre planning. Comment voulez vous que nous statuons sur votre cas, si vous perturbez sans arrêt les débats. Balthazar!  Expliquez à votre client où se trouve ses intérêts. Voyons maintenant ce C.V. »
    -Archibald: « Maître Pierre, moi, c’est Archibald. Vous vous souvenez de moi? Pas Balthazar,»
    -Pierre: « Ah! Je comprends mieux à présent. Je me disais qu’un lascar comme Herbon n’était pas un cas ordinaire. Je vois, on lui à refilé un conseiller particulier. Dites moi! Archibald, combien de cause avez-vous défendue ces derniers temps, et combien en avez-vous gagné. Vous voulez une réponse: Aucune! Tous vos clients ont écopés de perpette chez l‘autre. Dites! On ne vous refile que les cas indéfendables, voir désespérés? Ou bien, vous trouvez un malin plaisir à vous faire l’avocat du diable. Je me demande si vous ne trouvez pas un quelconque intérêt à faire perdre tous vos clients. Si c’est le cas, dites nous le directement, que nous ne perdions pas notre temps. On le condamne tout de suite, et on l’expédie illico presto chez l’autre. Je vous préviens tout de suite, ce n’est pas le jour de me faire chier. Bon, calmons nous, et revenons à nos moutons. Bon! Où en étais-je? Herbon avec un R au début, je l’ai déjà dit, âge? Il ne le connais pas exactement, mais on s’en fout. Voyons son C.V. à présent. Il n’est pas lourd. Quelques feuillets, c’est tout. Une enfance ordinaire. Une scolarisation médiocre, oui, médiocre. Voyez, à ce stade là, je commence déjà à me faire une idée défavorable. Il n’y a rien que j’abomine de plus que la médiocrité. Vous comprenez mon garçon? Si au moins, vous aviez eu une scolarité difficile, voire nulle, ou inexistence, j’aurais mieux apprécié. J’aime bien l’adversité, il y a quelque chose de noble la dedans. Vous me comprenez?  La réussite n’a rien de grandiose quand on est favorisé dans son destin. Je poursuis, vous avez eu une adolescence anodine, non! Vraiment aucun intérêt. Quel tristesse! Vous avez commencez très tôt à travailler. Pourquoi? Non, à vrai dire, cela n’a aucune importance. Vous avez fait un petit boulot de merde. Non! Chacun fait comme il lui plait. Mais enfin! Vous n’avez pas choisi le parcours le plus simple pour vous épanouir. Un boulot de merde, pour un salaire de merde, dans une ambiance de merde, vous n’aimez pas ce qui est épanouissant? Ou quoi? Bon! De ça aussi on s’en fout. Là non plus, je ne trouve aucun sujet plaidant en votre faveur. Tout est fadasse, insipide, indolore, incolore, inexistant. Bon! Ne soyons pas médisant, nous allons bien finir par trouver quelque chose d’un peu plus palpitant. Tout ne peut pas être si linéaire, et sans aucun intérêt. Jusque là, si vous voulez ma première impression, je me demande ce que vous foutez là devant nous en ce jour. Continuons l’étude de votre dossier. La seule chose de positive dans tout cela, c’est qu’il n’est pas épais. Nous en aurons vite terminé. Enfin une bonne nouvelle. Parce que des dossiers comme le votre, nous nous en passerions volontiers. Votre vie se résume entre votre lit, la salle de bain, le métro, le boulot, le métro, le fauteuil, la télévision et le lit. Passionnant tout cela, vous fumé un peu, juste de quoi vous encrassé les poumons mais sans plus. Vous buvez un peu, juste de quoi être entre deux vins, mais sans jamais connaître l’ivresse. L’amour! La baise! Parlons en! Pratiquement inexistant, à la va je te pousse, deux ou trois petits coups de lapin par ci par là, et c’est déjà fini. Enfin! Pas de quoi réveiller les draps. Vous n’avez aucune maîtresse, ni amant. On ne vous connaît aucune déviance, aucun vice honteux. Votre libido est aussi plate que votre sexe est petit, voyez du peu. Vous commettez quelques pêchés, à l’occasion, mais ceux-ci sont tellement futiles, qu’il n’est même pas utile d’en faire mention ici. Dites moi mon brave, à quoi cela sert-il donc que vous soyez frappé de la grâce de vivre, si vous n’en profitez pas un peu. Vous auriez très bien pu être une poignée de porte, la veilleuse d’un frigo, un jeton de caddy, ou je ne sais quoi d’autres, vous auriez été mille fois plus efficace. Bon! Je ne vous jetterais pas la pierre, Etienne, à la tienne, c‘est toi qui paye. Mais enfin! Bordel de merde! Que voulez vous que je vous dise. Je ne suis même sûr que votre disparition ait chagriné quelqu’un. Enfin! Pour les rares personnes qui se sont rendu compte de votre absence. »
    Pierre se retournait vers les deux types assis dans le fond de la salle. Ils avaient l’air faux, hypocrites, flagorneurs à outrance. Ils avaient le teint verdâtre translucide. De la sueur rougeâtre perlaient sur leur front. Ils s’agitaient nerveusement sur leur siège comme pour donner un sentiment de vive activité. Il serraient leur sacoche tantôt sur leur poitrine, tandis qu’à d’autre moment, il faisaient mine d’y chercher quelque chose. L’un balbutiait des oh! Maître vénéré, que vous êtes grandiose, tandis que l’autre acquiesçait du chef en murmurant des onomatopées inaudibles.
    -Pierre: « Bon! Mes deux procureurs du diable, vous me le prenez mon client, oui ou merde! Je vous le cède pour une fois sans discuter. Finissons en. »
    -Archibald: « Maître Pierre, puis-je me permettre de dire ma plaidoirie, ou cela n’est pas la peine. Vous décidez, et j’obéis. Pour une fois que j‘avais un peu d‘inspiration. Mais bon, je pourrais toujours la ressortir pour un autre client. Elle n‘est pas perdue pour tout le monde.»
    L’un des deux types du fond levait sagement la main: « Oh! Maître Pierre, nous, votre client, on le prendrait bien avec nous. Mais vous savez bien qu’en dessous, l’autre, exige des références. Ce cas là est fort embarrassant. Vous nous comprenez. L’autre, à une réputation à maintenir, une boite à faire tourner. Si nous lui amenons tous les   baltringues de la terre, cela va vite ressembler à un gigantesque carnaval. Surtout qu’en haut, on cultive l’empathie à l’extrême. Si l’on apprend que nous avons envoyez chez l’autre, quelqu’un qui n’est pas complètement vicié, cela va faire du bruit. En plus, en bas, votre client va s’y ennuyer. Il ne saurait pas s’intégrer. Il n’y a pas d’atelier couture ou broderie, peut être un de cuisine, mais sait-il cuisiner à vif, et aime-t-il la viande saignante. Non! Pour ma part, votre client n’est pas prêt à descendre aux enfers. Vous n’avez qu’a le reconvertir en serrure de chambre d‘hôtel de passe, là, il pourrait apprendre en se rinçant l’œil, ou bien le transformer en seringue pour héroïnomane prostitué séropositif en fin de vie, ou en faux billet de banque, ou en jetons de casino, ou en papier hygiénique pour manchot. Mais pour l’instant, sincèrement, et je pèse mes mots, votre client n’a rien à faire en bas. C’est prématuré pour le moment, il n’est pas mûr, et encore moins blet, comme l’autre les aime en bas, si vous voyez ce que je veux dire. »
    Pierre se grattait la tête, il paraissait embêté: « Je ne peux pas l’envoyer en haut non plus, et pour les mêmes raisons que je ne peux pas l’envoyer en bas. Ce type est totalement inexistant. En haut, c’est pareil, il se ferait chier à mourir, et emmerderait tout le monde. Ah! C’est bien ma veine. Mais que font-ils là bas sur terre, pour obtenir pareille nullité. Maintenant, les vivants n’ont plus aucun idéal. Ils poussent comme des haricots verts dans un bocal. Ah! Où est le temps où les hommes s’entretuaient pour un oui ou pour un non. Là, les choses étaient beaucoup plus claires. Il y avait les bons d’un côté, et les mauvais de l’autre. Maintenant, ils ne vivent que par procuration, à travers leurs écrans de télévision. Moi, je vous le dis tout net, si cela continue comme cela, je rends les clefs à qui voudra. J’en ai ma claque de me casser le cul à vouloir orienter des types qui n’ont absolument aucun intérêt. On ferait mieux de les transformer directement en engrais pour fraisier. Voilà, je n’ai plus rien à rajouter. À moins que l’autre carnaval, le Balthazar de la peau de mes fesses, n’ait d’autres argumentaires à présenter. Mais je le préviens tout de suite, je suis assez pressé, qu‘il abrège. »
    -Archibald: « Merci! Oh grand maître vénéré de me laisser la parole quelques instants. J’adore…! Papoter un brin. Cela entretient les liens de l’amitiés dit-on. Les gens sont tellement austères, de nos jours, que discuter du temps qui fait, et des dernières modes égayent le quotidien. Voyez…! Moi, par exemple. J’essaye de me mettre toujours au goût du jour. Regardez ma tenue par exemple, elle m’a été conseillée par l’illustre Pépito Tartollini, le couturier des rois. C’est saillant…! non? Oh! Bien sûr, les chaussures sont peut être un peu trop fantaisistes, mais enfin: moi, cela me ravit à merveille. Quand pensez-vous? Oui! Je vois que vous êtes emballés. Ne soyez pas jalouses mes grandes, de toute façon, vous ne pourriez pas le porter. Pour ce genre d’habit, il faut avoir, outre de la prestance: un corps de rêve. Vous voulez que je vous dise mes mensurations…! Non! Vous allez en rougir d’envie…ouh! Les jalouses. Bien sûr, la secrétaire est pas mal roulée non plus, pour une saucisse, c‘est l‘idéal. Manque plus qu’un peu de moutarde pour lui donner un peu de goût. Enfin! Elle est jeune. Elle verra quand elle aura mon âge. Je lui souhaite d’être aussi bien conservé que moi. Elle devrait quand même surveiller sa cellulite. Non! Cela ne se voit pas trop encore. Mais bon, une culotte de cheval, pour une chèvre, ça va encore.  »
    Archibald était très maniéré, il lançait ses mains vers l’avant, en les agitant mollement. Il se dandinait en s’appuyant alternativement sur sa jambe droite, puis sur sa gauche. Herbert pensait subitement, qu’en talons aiguilles, il aurait eu meilleure allure, plutôt qu’en charentaises écossaises. De plus, il remarquait que ses jambes squelettiques et velues, étaient boursouflées de varices sanguines. Herbert observait ce drôle de personnage de la tête aux pieds. Il ne savait pas comment l’exprimer, mais il le trouvait quand même singulier. Archibald continuait de parler, mais personne ne l’écoutait vraiment. Pierre se tenait la joue d’une main, le coude appuyée sur le bureau. Il jouait avec sa plume de son autre main. Il la trempait dans l’encrier, puis la ressortait, la contemplait, la faisait rouler entre ses doigts, puis la replongeait dans l’encrier. L’infirmière était carrément vautrée sur sa chaise. Elle avait les deux jambes largement écartées, les deux talons posés sur le sol, dévoilaient ses deux plantes des pieds. Elle remuait ses orteils de délectation. Elle était assise sur les reins, ce qui faisait ressortir son petit ventre rond. Ses petits seins  pointaient lourdement vers l’avant. Deux aréoles rosées encerclaient deux mamelons violacés. Ses bras sans fin pendaient sur les côtés. Elle regardait devant elle, l’air absent. Herbert remarquait les lèvres de son sexe qui bâillaient mollement. Herbert en aurait presque oublié l’autre illuminé qui parlait sans cesse. Apparemment, personne ne l’écoutait, mais on ne l’interrompait pas non plus:
    «  Je pense que pour avoir une opinion objective de la situation, nous devrions envisagé de mettre mon client quelques temps en observation. Nous verrons bien, une fois plongée dans un milieux propice, quels sont ses véritables inclinations. Peut être nous sommes nous trompé sur son sujet. Il n’a pas eu l’occasion de pouvoir vraiment s’exprimer de toute sa courte vie. C’est pour cela d’ailleurs, que le service de transit existe. Il pourra ici véritablement s’extérioriser. »
    Herbert, subitement, relevait quelques mots qu’il avait entendu depuis qu’il était dans ces lieux. Il croyait au début cauchemarder tout éveillé. Maintenant, il ressentait un sentiment de malaise indicible. Il alignait tout ces mots les uns derrière les autres: mort, décès, enfer, diable. Inévitablement, il se posait une question essentielle: mais de quel décédé parlait-on? Pierre bâillait apparemment d’ennui. Il se redressait sur sa chaise pour se redonner un peu de tonus. Il se grattait les cheveux comme pour s’éclaircir les idées. Derrière lui, les deux fourbes souriaient jaune. La secrétaire croisait les jambes. Elle plaçait l’une de ses jambes sur son genou. Puis, elle se grattait les orteils du pied levé. Elle aussi paraissait s’ennuyer ferme. Elle paraissait soliloquer à voix basse, quelques impressions qu’elle ressentait en cet instant. Elle avait l’air marrie d’être ici. Herbert en était désolé.
    Un silence vint interrompre ses pensées. Herbert se retournait vers cet étrange orateur: Archibald avait apparemment fini sa plaidoirie. Pierre s’aidait de ses deux bras pour se lever. Une fois debout, Il se tendit vers l’arrière comme pour s‘étirer. Puis, il se penchait vers l’avant, reposant ses deux poings sur le bureau. Herbert était inquiet. Il n’aurait pas su dire pourquoi, mais ce personnage l’impressionnait: « Bon! Si j’ai bien compris » Déclarait Pierre. « La défense demande le report de cet examen. Personnellement, je suis favorable à cette perspective. Ici, votre client n’emmerdera personne. Il pourra même s’y faire des relations qui pèserons le moment venu d’un côté ou de l’autre de la balance. Pour moi, si les représentants de l’autre n’ont aucune objection à formuler, l’affaire est réglé. »  
    Derrière Pierre, les deux sinistres personnages suintaient de tous les pores de leur peau, de grosses gouttes de sueurs orangées. Ils étaient morts de trouille. Ils balbutiaient des onomatopées inintelligibles. Herbert stressait à son tour. Mais qu’allait-on demander leur avis à ces deux fourbes. Il ne les connaissait même pas. Pierre, qui apparemment n’attendait aucune réponse concrète émanant de ce coin là, se retournait vers Herbert et son conseil. Il se raclait la gorge comme pour s’éclaircir la voix, et trouver le bon ton, le grave de circonstance: « Mon garçon! Après délibération, et par unanimité du jury, nous déclarons officiellement que votre dossier sera réétudié ultérieurement. Vous resterez en transit jusqu’à ce qu’une partie habilité de son bon droit, vous aura réclamé. En vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je déclare officiellement que je ne veux plus vous voir devant moi avant longtemps. Voilà, encore une affaire rondement menée. »
    Pierre se redressait, se retournait dans un mouvement enclin de respect, et il se retirait. Il tenait dans ses mains, les pans de sa toge qui traînait par terre. L’obscurité l’avala au bout de quelques pas. L’infirmière se levait à son tour. Elle se grattait les fesses, et se retournait pour suivre son patron. Une fois de dos, Herbert constatait qu’elle avait le derrière zébré de bandes violacées, dû à l’assisse de la chaise en plastique. Elle disparue elle aussi rapidement. Les deux tristes sires s’évaporèrent tellement discrètement, que l’on aurait pu se demander s’ils n’avaient jamais été là. Ce furent les attouchements appuyés   d’Archibald qui sortirent Herbert de ses pensées. Non! Il ne rêvait pas. Ce n’était pas la réalité, c’était pire que cela. Herbert avait peur, il voulait rentrer chez lui. Promis, il ne recommencerait plus jamais. Il ne toucherait plus à une goutte d’alcool de toute sa vie. Mais il voulait rentrer chez lui, et retrouver sa femme, son fauteuil, sa télé, et boire une bière.  Archibald se tenait devant lui, il lui pressait les épaules. Il le regardait dans les yeux avec insistance. Herbert le regardait aussi. Il voyait ses longs cils papillonner, sa bouche crémeuse liserée de rose en cul de poule, ses narines frémir. Mais que faisait-il là? En cet instant, avec ce fou furieux. Archibald était content de lui. Il avait gagné son premier procès, c’était une date à graver sur une pierre blanche. Herbert ne partageait que modérément son exaltation, et son impression de victoire. Herbert ne voulait pas encore y croire. Il n’était pas mort! Cela n’était pas possible. Il s’en rendrait forcément compte. Là, il avait la nette impression d’exister, et donc de vivre. Archibald était excité, il jubilait, il parlait de mille choses à la fois. Herbert était las. Archibald allait prendre les choses en main. D’abord, il devait inscrire son petit protégé sur les cahiers d’admission pour la zone de transit. Ce qui lui donnerait droit à un petit pécule, afin de régler tous les petits problèmes de la vie quotidienne: s’habiller, se loger, boire et manger, se trouver une activité, et s’y adonner. Archibald parlait autant avec la bouche qu’avec les mains. Herbert se demandait combien de temps, il devrait supporter l’insupportable. Archibald avait pris Herbert par le bras et l’entraînait à le suivre. Herbert se laissait faire, il finirait bien par tomber sur quelqu’un de sensé dans cet asile. Ils retombèrent dans ce couloir ouaté. Les néons aveuglaient l’espace. Ils arrivèrent au bout de quelques instants interminables, sur une espèce de place. Des boutiques l’entouraient. Herbert regardait les devantures. On y vendait de tout. Il y avait également quelques passants qui se promenaient. Herbert ne pouvait pas dire exactement ce qu’il ressentait, mais quelque chose l’interpellait. Archibald lui montrait les boutiques dans de larges gestes. Il les connaissait toutes, et avait sur chacune d’entre elles son point de vue, qu’il voulait exprimer immédiatement. Herbert n’arrivait pas à tout retenir, d’ailleurs, il avait la tête ailleurs. Archibald passait devant toutes ces boutiques sans s’y arrêter. Il tenait toujours Herbert par le bras, et l’entraînait avec lui. Herbert le suivait de mauvaise grâce, mais avait-il le choix pour l’instant. Il ne reconnaissait ni la place, ni la rue, ni le style, ni l’époque. Voilà ce qui l’interpellait tout à l’heure! Cet endroit était comme intemporel. Les passants n’avaient aucun style particulier. Certaines dames portaient de larges robes amples soutenues par des crinolines, d’autres portaient des habits du moyen âge, d’autres encore, des vêtements moulant en plastique chamarré fluorescant. Les hommes avaient pour certains des hauts de forme, des casquettes pour d’autres, la plupart étaient nue tête. Et ils étaient habillés de la mode du moyen âge jusqu’aux séries de science fiction. Certaines personnes des deux sexes, baguenaudaient nues comme des vers. Cela apparemment, ne dérangeait personne. Il y avait aussi des personnes habillées comme dans la Grèce antique, ou comme dans la Rome antique. Il y avait également quelques véhicules qui circulaient ici ou là. Des charrettes à bras, des carrioles tirées par un cheval, des diligences avec leur attelage, des voitures de pompier écarlates, quelques soucoupes volantes. Non! Finalement, sur cette place, il y avait beaucoup de monde. Archibald parlait sans cesse, tout en tirant vers lui le pauvre Herbert, qui ne l’écoutait même pas. Enfin! Ils arrivèrent devant un hall d’immeuble. Sur l’une des plaques de cuivre visées sur un mur de marbre rose:  le sigle A.S.S.E.D.I.C. s‘affichait. Archibald était heureux de lui. Il demandait à son petit protégé de partager sa joie. Herbert souriait bêtement pour faire plaisir à son dévoué guide. Archibald poussait Herbert à l’intérieur de l’édifice. L’entrée était majestueuse, tout en pierre de taille. Un ascenseur tout en fer forgé rutilait sur le côté. Une coupole en verre recouvrait l’endroit. Archibald expliquait qu’ici, on lui délivrerait pour commencer un titre de séjour, et on lui allouerait un revenu minimum dont le montant resterait à définir. Herbert était fortement intéressé, depuis que son banquier l’avait interdit bancaire, il se retrouvait sans le sou. Archibald le poussait dans l’ascenseur. Il appuyait sur le cent trente deuxième étages: c’était assez haut. A.S.S.E.D.I.C. signifiait: Aide Sans Soucis Et Donne Illimité Crédit. Archibald connaissait bien le personnel qui travaillait là. La plupart étaient également là en transit. Certains, pour ne pas dire la totalité du personnel, avaient exercé un travail équivalant en bas, sur la terre ferme. Herbert avait toujours du mal à s’imaginer mort. Mais bon! À défaut de se réveiller, il allait continuer à jouer le jeu. Archibald n’arrêtait pas de parler avec ses mains. Cela irritait Herbert, enfin! Il n’était pas homosexuel à la fin. L’ascenseur mit un certain temps à gravir tous ces étages: ce n’était pas un ascenseur à grande vitesse, d’ailleurs, il marchait grâce à un gentil groom qui pédalait dans le fond de la cage, sur une espèce de bicyclette. Un interminable câble métallique s’enroulait autour d’une poulie en bois. Arrivée aux cent trente deuxième étages, Archibald soufflait tout le stress qui lui comprimait le torse. Fréquemment, expliquait-il, le groom qui n’était plus de toute première jeunesse, perdait les pédales de sa bécane, et l’ascenseur tombait alors dans la cage d’ascenseur de plusieurs mètres. Heureusement, continuait-il, qu’il y avait un frein de sécurité pour arrêter la cabine. Bien que quelques fois, celui-ci se grippe aussi. Alors, l’ascenseur s’écrasait au sol. C’était assez ennuyeux, reconnaissait-il, en dépit de la peur ressentie, il perdait son client. Il en avait déjà si peu. Archibald ne comprenait pas pourquoi, cet organisme public, était si haut dans les étages. Surtout que quand le groom tombait malade, l’ascenseur restait fermé, et cela pouvait durer plusieurs semaines. À l’étage, une pendule accrochée au mur indiquait l’heure: il était minuit moins cinq, à moins que cela ne soit midi moins cinq. Enfin! Dans les deux cas, Herbert se disait que ce n’était pas banal de voir travailler des fonctionnaires à cette heures là. Si le service fermait pour la pause déjeuner, Herbert se voyait mal revenir et reprendre cet ascenseur du diable. Archibald entraînait son jeune protégé par le bras. Il connaissait très bien l’endroit. Il y avait tellement de services et de bureaux, qu’il ne fallait surtout pas s’y perdre. Même les employés qui oeuvraient ici, ne connaissaient pas tous ces différents services. Il était donc totalement inutile de vouloir demander à quiconque son chemin. Herbert et son guide parcouraient d’interminables couloirs, c’était un véritable labyrinthe. Des numéros s’affichaient sur les portes vitrées. Ils ne suivaient aucun ordre particulier. On aurait pu penser qu’ils avaient été placé là au hasard. En tous les cas, ils ne donnaient aucun autre renseignement que ce chiffre aléatoire, sur le service qui se trouvait là. Archibald s’arrêtait devant une porte en verre  gris opaque. Seul un faible halo de lumière en son milieu, indiquait qu’une lumière était allumée dans la pièce. Archibald tapait trois petits coups sur la porte d’un revers de main, puis il l‘ouvrit. À l’intérieur de la pièce, qui ressemblait plus à un cagibi à balais, vue sa taille, se trouvait un petit bureau calé dans un coin. Un homme d’une cinquantaine d’année y était assis. Il était partiellement chauve, il portait de petites lunettes sur son visage rond. Il avait de petites oreilles rondes, de petits yeux ronds, un petit nez rond, une petite bouche surmontée d’une fine moustache. Il se trouvait de côté, par rapport à la porte d’entrée. Il est vrai que dans l’autre sens, le bureau n’aurait pas pu rentrer. Ce petit personnage, sur mesure pour son emploi, tournait alors la tête. Il avait le regard éteint, enfin, il ne respirait pas la joie de vivre. Mais un sourire éclaircie ce visage, dés qu’il eut reconnu son visiteur; « Gaspard! Mon vieil ami, comme je suis heureux de te voir. Quel bon vent t’amène par ici? » Archibald ouvrait les bras pour manifester sa joie: « Prospère! Tu te souviens de moi? Archibald! Heureusement qu’il y a encore des gens comme moi pour venir te rendre une petite visite. Je passais justement dans le secteur, et je me suis dis! Tiens! Et si j’allais dire un petit bonjour à mon vieil ami Prospère le bienheureux. Ça va? Les affaires roulent? Tout baigne mon grand? Dis! Pour venir te voir, il faut vraiment en avoir envie. T’es loin de tout. Bon, racontes moi vite fait les dernières nouvelles. Ah! Je te présente un de mes clients. Oui! Je te remercie, les affaires vont bien pour moi en ce moment. C’est d’ailleurs pour cela que je suis là aujourd’hui. Je vais aux bureaux des enregistrements. Bon! Je ne vais pas te déranger plus longtemps, c’est pas le tout, mais si je me remue pas un peu, personne ne le fera à ma place. »
    Le type coincé derrière son bureau redevenait tellement triste, que cela ne laissait pas indifférent ses deux visiteurs:
    -Le fonctionnaire: «  Oh! Vous partez déjà? Mais vous venez à peine d’arriver. »
    -Archibald: « Tu sais, j’ai encore quelques petites choses à régler avant la fin de la journée. Dis! tu as l’air contrarié. Qu’est-ce qui ne va pas mon grand? Je peux faire quelque chose pour toi? Racontes moi donc tes problèmes, si ce n’est pas trop long, je suis pressé. Moi, tu sais, quand j’ai des problèmes, j’aime bien les partager. Tu veux savoir la dernière, je vais te la raconter. Je n’en rate jamais une. Tu vas voir, tu vas rire… »  
    Herbert se demandait si son guide laisserait ce pauvre fonctionnaire s’exprimer. Ce n’était pas du tout sûr, parce qu’il n’arrêtait pas de parler, comme si il avait avalé une aiguille de phono, avec un disque rayé. Heureusement, que ce pauvre fonctionnaire avait tellement envie de parler, qu’il interrompit son ami aussitôt:  «  Non! Je n’ai pas de problème particulier, si ce n’est que je ne vois plus jamais personne. Je me demande même si mon service n’est pas désactivé. Cela m’est déjà arrivé dans le passé. Je ne vois aucun supérieur, et cela depuis déjà longtemps. Je ne reçois aucun travail à faire, alors je ne fais rien de la journée. Je n’ose même plus sortir de mon bureau de la journée, de peur qu’une fois dehors, on me refuse le droit d’y retourner. Non! Je n’ai pas de problème particulier. Je suis toujours payé, quand je part l’après midi, je ferme le bureau à clef, et quand je reviens le lendemain matin, je l’ouvre. Je touche toujours mes tickets restaurant. Non! Rien à vraiment changé. Avant, je n’en faisait pas lourd non plus, tu sais, mais j’avais régulièrement la visite d’un supérieur, d’un usager, d’une personne égarée, ou je recevais quelques courriers. Maintenant, je ne peux même plus faire semblant d’avoir du boulot, car je n’ai plus aucun dossier dans mes tiroirs. Il ne me reste que mes tampons. Dis, tu veux que je te tamponne un document? Cela me ferais tellement plaisir de retoucher un papier. Depuis le temps que je n’en ai plus eu entre les mains. Avant, j’avais un téléphone, mais la ligne a été coupée. Dis! Dehors, rien à changé? Dés fois, avec un changement de politique, quelques services sont supprimés. Moi! Cela me dérangerais fortement que l’on supprime mon poste. Je ne sais rien faire d’autre. Et ce n’ai pas à mon âge que je vais retourner à l’école. Moi! Dans mon domaine, on pouvait tout me demander, j’essayais toujours d’avoir une réponse appropriée. Oh! Bien sûr, il y avait parfois des erreurs. Mais ne dit-on pas que l’erreur est humaine… »
    -Archibald: « Bon! Cela m’a fait plaisir de te voir, mais j’ai du travail. Je repasserais te voir plus tard. »
    -Le fonctionnaire: « Oui! Si tu veux me voir, il faut prendre un rendez-vous. Ce sera avec plaisir.» il sortait un immense calendrier de derrière son bureau, et il commençait à l’étudier attentivement. « bon! Voyons! La semaine prochaine, euh! Jeudi c’est férié, alors je fais le pont. Lundi, là je prendrais une semaine de R.T.T bien méritée. ensuite, voyons, là; ce n’est pas possible, car je serais en arrêt maladie. Bon, après on tombe sur les vacances. À la rentrée, je pense prendre un petit congé paternité. Encore faut-il que ma femme ait accouché. Oui! À moins que je ne prenne quelques jours avant pour me marier. En septembre j’aurais quelques enterrements à ne surtout pas oublier. Bon! Cela ne va pas être facile, mais pour un copain, je vais me débrouiller. Que pense tu du trente et un Décembre à minuit moins cinq. Là, je pourrais éventuellement te trouver une petite fenêtre dans mon emploi du temps surbooké. Ah! J‘y pense, n‘oublie surtout pas de me rapporter du papier. Si tu pouvais en profiter pour m’amener aussi quelques formulaires vierges. Cela me ferais un plaisir dont tu ne peux pas imaginer. Non! Peu importe l’entête. Tu sais, dans les formulaires, l’important, c’est le nombre de cases que l’on a à rayer. Plus il y en a, et plus le document parait sérieux. Le reste, tu sais, comme personne de toute façon ne les relira jamais. On s’en fout. Surtout, c’est qu’il y ait bien l’emblème de l’état dessus. Un document officiel, cela à de la gueule. Tu me feras part de ta demande, je te dirais que j’en réfèrerais à ma hiérarchie. On remplira les papiers. Une fois que tu seras sortie, je classerais soigneusement ton dossier. Comme cela, tu reviendra régulièrement me voir, et on aura l‘impression que j‘ai un travail fou. Il m’est arrivé, avec le même document, de faire durer l’affaire plusieurs années. Moi! Mes dossiers, une fois que je m’y suis attachés, j’ai dû mal à les céder. Non! Ne me remercie pas! Bon! Tu vois, les copains, c’est fait pour cela. »
    Archibald saluait son ami en soulevant son chapeau melon. Il faisait ressortir ses lèvres lippues, comme s’il l’embrassait, le tout en clignant des yeux affectueusement. Après lui avoir tirer sa révérence, il se retournait et repartait dans le couloir. Herbert remerciait machinalement ce fonctionnaire, sans qu’il ne sache vraiment pourquoi, et suivait son guide dans le couloir. Le pauvre, pensait-il, comme le temps pouvait lui paraître long entre deux arrêts de travail. Archibald paraissait heureux comme celui qui vient de faire une bonne action. Il expliquait à son jeune protégé qui était réellement ce fonctionnaire oublié au fond d’un placard. Herbert à vrai dire, n’en avait rien à foutre. La seuls chose qui l’importait pour l’heure, c’était de faire ses papiers, de toucher un peu d’argent, et de pouvoir enfin se débarrasser de ce guide un peu trop extraverti à son goût. Mais Archibald parlait toujours avec emphase. Il gesticulait avec de larges gestes. Ce fonctionnaire avait été oublié là, il y a bien longtemps, car il était incapable de s’assumer tout seul. Il lui fallait, en permanence quelqu’un qui lui dise ce qu’il avait à faire, et comment le faire. Quelqu’un qui le surveille en permanence pour rectifier ses erreurs. Il lui fallait entendre le son d’une cloche pour qu’il aille manger, un autre tintement pour qu’il arrête de travailler, et qu’il rentre chez lui. En bas, sur terre, les services pouvaient s’organiser de la sorte, il y avait assez de personnels pour ça, mais ici, en transit, c’était chacun pour soi et dieu pour tous.  
    Finalement, en déambulant de couloir en couloir, ils finirent par arriver là où ils avaient prévu de se rendre. Cette agence était immense, sans fin, et il y avait déjà un monde fou. Comme devant les plus grands cinémas, des piquets métalliques bleus balisaient l’espace, ils étaient reliés entre eux par des cordes à nœuds dorées. Un couloir ainsi crée amenait, après avoir fait dix fois l’aller retour de toute la longueur de la pièce, sur une cible plastifiée à la teinte délavée, sur laquelle on avait méticuleusement inscrit le mot  ‘Attendez !’  Devant, trois guichets aux vitres renforcées, percées dans leur partie inférieure de petits trous. Là, on pouvait aller y déballer toutes ses petites misères. Bien entendu, une fois que l‘on y avait été invité. Toutes ces bouches qui avaient dû lécher la vitre, n’incitaient pas trop à s’y approcher. Une horloge à quartz des années soixante dix occupait tout le haut du mur, comme un maître absolu des lieux, il vous surveillait dédaigneusement en vous recommandant la patience. Les chiffres las, à demi effacés, restaient figés. Les rangées de dos bien obéissants, s’étiraient en silence en accordéon devant Herbert. Archibald, quand à lui, était resté derrière. Il serrait des mains à des personnes qui apparemment ne le connaissaient ni des lèvres ni des pieds. Une jeune femme, l’air un peu perdu, déballait tous les documents qu’elle avait amenés avec elle, devant une réceptionniste déjà excédée en cette fin de matinée. La pauvre allocataire semblait accablée de toutes les misères de la terre. À chaque argument qui lui était opposée, elle sortait d’une de ses innombrables poches, un nouveau bout de papier, froissé à force d‘avoir été plié et replié. Au milieu de la scène, au deuxième guichet, vautré sur l’hygiaphone, un quinquagénaire en survêtement décontracté racontait certainement sa dernière partie de quatre-cent-vingt-et-un, ou bien demandait-il un tuyau pour le tiercé, au fonctionnaire maniéré, qui le regardait derrière de petits lorgnons tout ronds, d’un air outré. Sa bouche pincée ne trouvait plus les mots pour s’en débarrasser. Peut être que cet allocataire n’était venu demander tout  simplement, qu’une petite augmentation d’indemnité, les tarifs des bars, avec l’euro, souffraient d’une inflation exponentielle, que le malheureux n’arrivait plus à maîtriser. Au dernier guichet, encore une jeune femme, comme elle avait l’air vulnérable, le moindre souffle d‘air aurait pu l‘emporter. Derrière la vitre, un vieux beau à la moumoute empesée, s’empressait de la consoler comme il le pouvait. Il lui parlait de ses derniers R.T.T. à Olympe et de ses prochaines vacances au Mont Parnasse. Ça devait certainement remonter le moral à cette pauvre femme, qui ne savait pas comment elle allait faire, avec ses trois enfants morts nés, pour finir son éternité. Finalement, le guichetier ne savait plus s’il partirait, avec tous ces attentats de corbillard, on était finalement aussi bien chez soi.  Midi moins cinq, la pendule marchait bien, deux guichets fermes. La pause café certainement, car pour l’apéro c’est un peu tôt. Un homme introverti s’avance à son tour timidement, il doit prendre beaucoup sur lui, devant la mine renfrognée de la réceptionniste, il s’excuse avant de capituler et de s’en aller. La salle est grande, sur le côté, des fauteuils en métal grignotés par la rouille, supportent la patience des gens qui ont réussis à obtenir un numéro magique pour la seconde étape: un tête à tête avec un conseiller. Cinq portes alignées le long du mur du fond, refermées sur leurs mystères, gardent jalousement leur secret. Au dessus de chacune d’entres elles, une lampe rouge fatiguée veille. Un compteur électronique, d’une autre époque pendouille pitoyablement du plafond, au bout d’un fil électrique. Marche t-il vraiment ? Oui peut être. En tout les cas, tous les gens qui attendent, ne le quitte pas des yeux, comme s’il risquait de passer leur tour, ou bien  s’imaginent-il qu‘ils jouent au loto. Lor

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